Je lisais récemment sur Vin Québec un article où on déplorait le fait que la SAQ préfère référer des critiques étrangers pour promouvoir ses vins plutôt que des critiques locaux. Cette lecture m'a rappelé deux de mes textes (ici et ici) où je dénonçais le francocentrisme prévalant dans le milieu québécois du vin, et en particulier chez les critiques qui traitent de ce sujet. 18 mois plus tard, après l'affaire Suckling, je pense que mon constat d'alors tient toujours. Pour les critiques québécois, il y a la France, ensuite le reste de l'Europe, la Californie, parce que c'est glamour, et finalement le reste du Nouveau-Monde. J'ai lu ce qui s'est écrit dernièrement à propos de l'offre australienne du Courrier Vinicole, ainsi que l'offre axée sur l'hémisphère sud du magazine CELLIER de la SAQ. Force m'est de constater qu'on ne parle pas de ces vins de la même façon qu'à propos de leurs contreparties européennes. Les comparaisons avec la France sont très fréquentes et rarement avantageuses, des traits de terroirs (eucalyptus) sont décrits comme des défauts, et tout à coup le rapport qualité/prix devient important, seulement pour être dénoncé comme désavantageux...
Pour quelqu'un comme moi qui a choisi
d'aborder le monde du vin à partir d'un pôle différent, la lecture de
propos du genre est déprimante. La méconnaissance des vins du
Nouveau-Monde de la part de plusieurs critiques québécois, et
surtout l'incapacité d'en traiter comme des entités valides et
autonomes, contrastent avec ce qu'on retrouve dans le monde
anglo-saxon. Cela explique peut-être en partie ce pourquoi la SAQ
préfère référer à des critiques de ces pays, même pour des vins
italiens. Je déteste le système de notation sur 100 issu des
États-Unis, mais d'un autre côté, lorsque je lis les commentaires
de ces critiques, j'ai l'impression de façon générale que pour eux
le monde du vin n'est pas centré en un endroit particulier. Il y a
une reconnaissance du rôle fondateur de l'Europe, mais tout ne se
décode pas à partir de ce point de vue et les particularités du
Nouveau-Monde sont perçues comme légitimes.
Quand je lisais l'article de Vin Québec
où on s'insurgeait contre l'absence de références à des critiques
québécois, en arguant que ceux-ci préfèrent les vins plus acides
et moins sucrés, contrairement, supposément, aux critiques
américains. J'avoue que j'ai été estomaqué. Si le palais des
critiques d'un pays devait être fidèle à celui de sa population, alors le palais des critiques québécois devrait aimer
les vins peu acides et sucrés. Il ne faut pas oublier que le
meilleur vendeur de la SAQ est un vin rouge demi-doux, le Ménage à Trois, et que des vins de Vénétie avec un bon taux de sucres
résiduels y connaissent aussi beaucoup de succès. J'ai beau
analyser la liste de 25 meilleurs vendeurs à la SAQ, mais j'ai de la difficulté à y retrouver des exemples évidents de vins européens très
secs. Il ne faut pas oublier que les Québécois sont des
nord-américains d'abord et avant tout. Alors s'il est vrai que notre
continent a le goût sucré, alors nous devrions être du nombre. Et
s'il est vrai que la critique québécoise déteste ce genre de vin,
alors c'est que son influence est limitée à un cercle d'initiés.
Mon but avec ce texte n'est pas de
faire l'apologie du vin sucré et peu acide, qu'il soit du monde
nouveau ou de l'ancien. Ceci dit je pense que la douceur et la faible
acidité sont des éléments légitimes dans certains types de vins.
C'est une question de choix stylistique et pas un élément
déterminant du niveau qualitatif. Je pense aussi qu'au lieu
d'accuser les critiques anglo-saxons, d'avoir le palais sucré, il
faudrait peut-être se demander s'ils n'ont pas plutôt un palais
plus complet. Un palais ouvert à une palette stylistique plus large.
Bien sûr il y a des raisons culturelles et historiques pour
expliquer cette situation, mais le Québec n'est pas la France.
L'offre de vins du monde entier est beaucoup plus grande au Québec
et il serait temps que la critique s'y adapte. Je sais qu'il est
difficile de changer les goûts longuement acquis et les convictions
qui viennent avec. Mais à mon avis il y a un réel décalage au
Québec francophone entre ceux qui ont une tribune importante pour traiter de vin
et la majorité de ceux qui le boivent.