samedi 20 décembre 2014

CHARDONNAY, QUEBRADA SECA, 2011, LIMARI, MAYCAS DEL LIMARI



Je parlais dans un texte précédant de l'aversion qu'ont certains amateurs et professionnels pour les vins venant de gros producteurs, simplement parce qu'ils viennent de gros producteurs. Comme si un gros producteur ne pouvait faire que du vin industriel. Cette position est bien sûr idéologique et ne reflète pas dans bien des cas la réalité et Maycas de Limari est un bel exemple pour le démontrer. Maycas de Limari est la propriété de Concha y Toro, le géant vinicole chilien. Pourtant, sa création est le fruit de l'initiative d'un des plus brillants employés de la compagnie, Marcelo Papa, œnologue en charge, entre autres, de la gamme Marques de Casa Concha. Une des gamme de vins offrant le meilleur RQP sur la planète avec des vins de haut calibre offerts à des prix très abordables. C'est donc Papa qui a convaincu ses patrons d'investir dans la région de Limari il y a une dizaine d'années en rachetant le producteur Francisco de Aguirre et en se lançant dans la plantation de nouveaux vignobles basée sur une cartographie minutieuse des types de sols. Ce Chardonnay provient du vignoble Quebrada Seca situé à 180 mètres d'altitude, au nord de la région, à 22 km du Pacifique. Cette partie de la vallée de Limari n'est pas à proprement parler une région de climat frais, mais la nature acide du sol, riche en carbonate de calcium, permet le production de vins montrant une bonne fraîcheur. L'élaboration de ce vin se fait avec la pressurage de grappes entières. La fermentation alcoolique a lieu en barriques de chêne français (36% neuves, 52% deuxième usage, 12% troisième usage), Une fermentation malolactique a lieu sur 14% du vin et l'élevage en barrique dure 14 mois avec bâtonnage hebdomadaire. Le vin titre à 14.1% d'alcool pour un frais pH de 3.19 et est bien sec à 1.8 g/L de sucres résiduels. Voir ce lien (p. 66-70) pour plus de détails sur ce vin et son lieu d'origine

La robe est de teinte légèrement dorée. Le nez s'exprime avec modération sur des arômes de tarte au citron et d'abricots auxquels s'entremêlent de fines notes de fumée, de noisette et de beurre, ainsi qu'une touche florale. En bouche le vin est d'un superbe équilibre avec une acidité et un gras justement dosés qui supportent et enveloppent des saveurs de haute qualité. Ce qui est remarquable en milieu de bouche c'est la combinaison de concentration et de légèreté de ce vin. Un pur délice qui semble voler sur un nuage tout en ayant une très belle présence. La finale ne brise pas le charme, au contraire, le vin y gagne un cran en intensité sur une longueur de haut calibre et des relents caramélisés à la toute fin.

Finesse, élégance, équilibre, voilà les mots qui me viennent face à ce vin de haut calibre où rien ne semble forcé, où tout semble couler de source. Si ce vin laisse entrevoir ce que le futur réserve aux vins blancs issus des nouveaux terroirs chiliens, il est clair que ce futur est brillant. Je ne donne pas de notes aux vins car j'ignore ce qu'est un vin parfait. Ceci dit, quand je déguste un vin et que je n'arrive pas à lui trouver de faiblesses et que j'y perçois de nombreuses qualités, je me dis alors qu'il se rapproche du haut calibre. C'est le cas de cette cuvée Quebrada Seca. Ce vin est actuellement disponible en Ontario, sur Vintages Shop Online, pour seulement 30$ la bouteille. C'est cher pour un blanc chilien, mais compte tenu du haut niveau qualitatif ce vin offre un superbe RQP. Servi à l'aveugle récemment à des connaisseurs, certains évoquaient la Bourgogne. Pour ma part je trouve qu'en terme de qualité ça n'a rien à envier aux cuvées supérieures de Kumeu River en Nouvelle-Zélande et je l'ai préféré au Hamilton-Russell d'Afrique du Sud. Bien sûr, seule une dégustation en pure aveugle dans une série de bons vins du genre pourrait permettre de préciser où il se situe, mais pour moi il est clair que le niveau est très bon. Comme il est maintenant légal de ramener au Québec une caisse de vin achetée en Ontario, je ne saurais trop vous recommander d'acheter ce très beau vin. Il est encore bien jeune et a ce qu'il faut pour bien évoluer en bouteille au cours de la prochaine décennie. Avec le Sol de Sol de Aquitania, ce Quebrada Seca représente ce que j'ai goûté de mieux à date en vins de Chardonnay d'origine chilienne. Les nouveaux vignobles récemment plantés de meilleure façon devraient permettre de faire encore mieux d'ici quelques années.


mercredi 17 décembre 2014

SYRAH, CORRALILLO, 2010, SAN ANTONIO, VINA MATETIC



L'origine des vins chiliens devient de plus en plus précise. Il est révolu le temps où l'on pouvait parler de vin chilien de façon indifférenciée. C'est là une résultante du virage terroir entrepris sérieusement dans ce pays il y a une quinzaine d'année. Par exemple, l'appellation d'origine de ce vin est San Antonio, une appellation qui couvre toute l'extension maritime de la vallée de Maipo, au-delà de la chaîne de montagnes côtières. Ceci dit, dans la région de San Antonio, il y a la sous région de de Leyda au sud, près de l'embouchure du Maipo, il y a aussi Lo Abarca plus au nord, là où s'est installé le pionnier Casa Marin, et il y a Rosario, situé à l'extrémité nord-est de la région, à la frontière de la région voisine de Casablanca. Ce vin est issu de deux clones de Syrah cultivés en biodynamie sur différentes parcelles en pentes aux expositions variées. La vinification est effectuée en plusieurs lots utilisant des techniques variées, dont une partie de grappes entières, suivi d'un élevage d'un an en barriques de chêne français, incluant une malolactique, et de l'assemblage final. Le vin titre à 14% d'alcool pour un vif pH de 3.44 et est bien sec avec 1.8 g/L de sucres rédiduels.

La robe est foncée, opaque et éclatante. Le nez révèle un généreux profil de climat frais, avec des arômes carnés (viande fumée, rôti de bœuf) très marqués à l'ouverture. Cela s'atténue progressivement avec une longue aération pour laisser plus de place aux effluves de fruits, noirs et rouges, de poivre noir, de chocolat noir, d'olives noires et d'épices douces. Après une couple d'heures d'aération ce jeune vin déploie un beau nez bien équilibré. En bouche, on retrouve un vin qui allie fraîcheur et intensité en montrant une très belle qualité de saveurs sur une trame tannique ferme et lisse. Le milieu de bouche confirme l'équilibre d'ensemble de ce vin compact au bon niveau de concentration, mais sans tomber dans l'excès. En finale les saveurs montent d'un bon cran au niveau de l'intensité pour magnifier l'essence de ce nectar sur une longueur de très bon calibre.

Superbe Syrah de climat frais que cette cuvée Corralillo avec un profil qui évoque par certains aspects l'archétype Rhône nord, mais qui en même temps montre cette intensité particulière qui caractérise souvent les jeunes vins du Chili. Une intensité qui s'atténue avec l'âge et qui permet à ces vins de se rapprocher encore plus du de l'esthétique des vins européens avec le temps. Ceci dit, ce vin est dans la veine des rouges chiliens de type Reserva en terme d'équilibre, c'est-à-dire sans excès de concentration, d'extraction ou de boisé. C'est donc un vin qui malgré sa jeunesse se laisse boire sans effort pour peu que l'on aime les jeunes vins sur leur éclat de jeunesse. Le potentiel de garde me semble clair et à 25$ il s'agit d'un bon achat pour une Syrah de climat frais.


samedi 13 décembre 2014

Paradoxe chilien (suite)

Pour faire suite à un premier article sur le sujet, je suis tombé sur un autre texte d'un chroniqueur-vin canadien anglais à propos du Nouveau-Chili, du Chili 2.0.. Un autre texte qui tente de trouver un remède à ce que j'appelle le paradoxe chilien. Cette fois ça vient de la Colombie-Britannique sous la plume de Anthony Gismondi. Son texte m'a laissé perplexe car sa solution consisterait à augmenter les prix des vins pour mieux refléter leur qualité. Je comprend mal comment on peut reprocher à un pays d'offrir des vins de qualité à des prix trop abordables. Je sais que l'effet Veblen existe et que l'image de prestige compte pour beaucoup dans le monde du vin, mais il me semble que vendre le vin plus cher n'est pas la solution pour ce pays. Ceux que le Chili rebute de façon irrationnelle. Ceux qui ne s'intéressent pas aux vins chiliens juste parce qu'ils viennent du Chili n'en achèteront pas plus si le prix de ces vins augmente. La seule façon de voir les prix de ces vins augmenter sainement serait que les leaders d'opinion en parlent et en reconnaissent la qualité et le RQP très favorable d'une bonne partie de ceux-ci. Malheureusement, il semble y avoir un mur psychologique infranchissable pour les vins chiliens. Pour quelqu'un comme moi qui en a fait son pays de prédilection, justement à cause du RQP général incroyable qu'offre ces vins, ce phénomène dépasse l'entendement. Il y a des vins mauvais et ordinaires au Chili comme ailleurs, mais pour peu qu'on s'y intéressent, les aubaines sont tellement nombreuses et ce jusqu'à des niveaux qualitatifs très élevés qu'il est difficile de comprendre qu'ils ne soient pas plus reconnus.

Je lisais hier un fil de discussion sur le forum LPEL où l'on parle du phénomène de la mode branchée dans le monde du vin et comment un certain type d'amateurs et de professionnels n'aiment que ce qui est petit et à la marge et rejettent tout ce qui est établi ou peut sembler mercantile. La manière de penser de ce milieu à la mode défie la raison. On rejette de grandes régions et de grands vins pour des raisons purement idéologiques, des raisons qui sont étrangères au vin lui-même. Dans le cas du Chili, il me semble qu'un phénomène analogue opère. Les vins de ce pays sont rejetés par les amateurs se voulant sérieux simplement à cause de leur origine et de l'idée qu'on y associe. En ce sens, le Chili est rejeté à gauche comme à droite. Le Chili est un pays où les gros producteurs contrôlent la majorité de la production, alors c'est un péché mortel à gauche, alors qu'à droite on ne s'intéresse pas à des vins de grands groupes qui peuvent vendre à la fois du Casillero del Diablo et du Don Melchor. Il y a clairement condamnation par association et on se dit qu'un vin à 20$ ne peut pas vraiment être un vin sérieux. Mais même si on vendait ce vin deux fois plus cher, il n'intéresserait pas plus ce type d'amateurs pour qui prix et prestige vont de pair. Dans le monde du vin, l'aspect commercial est très mal vu. À gauche on rejette toute image référant au commerce ou à une industrie, alors qu'à droite on accepte l'importance de l'argent, mais il vaut mieux posséder un château et avoir des airs d'aristocrate pour oser demander un prix élevé pour une bouteille de vin. Dans ces circonstances, il est pratiquement inutile d'essayer d'expliquer qu'une compagnie importante, comme on en retrouve plusieurs au Chili, puisse aussi faire du vin de haute qualité. Inutile d'essayer d'expliquer que ces compagnies importantes ont la masse critique pour développer une large expertise. On veut soit un pseudo baron dans son château, ou un petit artisan et ses micro-cuvées qui se feraient presque seules par la l'action magique de la nature. La grande majorité de la production chilienne tombe entre ces deux pôles caricaturaux.

Comme on peut le voir, quoi qu'il fasse, à moins de se métamorphoser, le Chili semble pris de tous les côtés. Augmenter les prix pour se donner des airs plus sérieux ne réglera rien et la structure de son industrie ne changera pas de manière drastique. Cependant, là où une amélioration pourrait être apportée, c'est au niveau de l'image de marque. Le meilleur exemple pour moi c'est une gamme de vins qui est depuis longtemps sur les tablettes de la SAQ, soit la gamme Max Reserva de Errazuriz. Cette gamme a connu un développement important ces dernières années avec le développement des vignobles de l'Aconcagua Costa. Ces vignobles côtiers permettent maintenant de produire des vins de climat frais, mais ceux-ci ont été noyés en terme d'image dans la gamme Max Reserva issue des vignobles plus anciens du groupe situés dans la partie chaude de la vallée. Cette idée de gamme très large est un obstacle majeur à la différentiation des produits et à la découverte de la diversité du vignoble chilien. Malheureusement, les gros joueurs chiliens qui savent faire des vins de très belle qualité autour des 20$ banalisent ces vins en les rangeant dans de larges gammes comme Max Reserva, Marques de Casa Concha, Medalla Real, 1865, EQ, Cuvée Alexandre, etc...  Pourtant, il existe des producteur qui ont compris comment démarquer leurs vins. Vina Leyda en est un bon exemple avec le nom de la parcelle d'origine accolée à chaque vin de niveau supérieur, Sauvignon Blanc (Garuma), Pinot Noir (Las Brisas) (Cahuil), Sauvignon Gris (Kadun), Chardonnay (Falaris Hill), Riesling (Neblina), Syrah (Canelo), et quand on va sur leur site web on peut visualiser le vignoble et les différentes parcelles. Casa Marin est un autre producteur chilien qui suit cette voie. C'est là un exemple qui devrait être suivi de manière générale au Chili pour les vins de milieu et de haut de gamme. Ça me semble la seule façon pour de grosses corporations de donner une histoire et d'ainsi différencier leurs vins de haute qualité. On devrait aussi mettre les winemakers et viticulteurs de l'avant car même dans de grosses corporations, le vin ne se fait pas tout seul. Il y a des gens qui procèdent à son élaboration. Bien sûr, ça n'aura jamais le bucolique du stéréotype du petit paysan amoureux de son terroir qui préserve un mode de vie ancestral, mais ça montrerait qu'il y a des gens vivent pour et par ces vins.

En conclusion, comme voie vers le salut, M. Gismondi fait la même recommandation aux producteurs chiliens que Bill Zacharkiw,

"Oh and be Chile, because no other country can replicate that."

Mais plus tôt dans son article il écrivait ceci:

"In my opinion, and for too many years now, Chile’s best wines have been suppressed by wholesale buyers, distributors, monopolies and supermarkets content to sell expensive French, Italian or American wine while convincing the Chileans they need to attack the market from the bottom end up, because, well they were Chilean and well, the wine was from South America"

Ça illustre bien qu'il est facile de dire aux chiliens de refléter le Chili dans leurs vins, mais au fond le problème de perception demeure. L'origine du vin en elle même est considérée comme une tare, pas sa qualité, pas sa typicité. Juste son origine. Il y a là un problème qui semble vraiment insoluble. C'est le fameux paradoxe chilien.



mercredi 10 décembre 2014

CABERNET SAUVIGNON, GRAN RESERVA, 2011, SAN BERNARDO, MAIPO, VINA MORANDÉ



Vina Morandé est un producteur chilien dont j'ai peu fréquenté les vins, faute de disponibilité, mais à propos duquel j'ai lu beaucoup de bons commentaires. J'avais eu la chance il y a quelques années, lors d'une dégustation annuelle de Vins du Chili, d'avoir une discussion très intéressante avec l'œnologue en chef de la maison, Ricardo Baettig, le frère de Francisco qui occupe le même poste chez Errazuriz/Chadwick. L'œnologue en chef des vins de spécialité est Pablo Morandé, le fondateur de la maison en 1996, un ancien de Concha y Toro lors des années 80 et pionnier de la viticulture dans la région de Casablanca. Vina Morandé appartient aujourd'hui à Grupo Belen, un holding possédant d'autres "wineries" au Chili et en Argentine, et oeuvrant aussi dans le secteur du tourisme et de l'huile d'olive. Pour en revenir à Vina Morandé, c'est un producteur axé sur les vins de terroir et qui de ce fait produit des vins issus de plusieurs régions du Chili, là où le climat et le sol conviennent aux cépages cultivés. Vina Morandé est aussi un pionnier de la la plantation de vignobles à haute densité au Chili. Cette philosophie encore rare dans le pays a été adoptée en 2005 et on a planté des vignobles avec des densités allant de 7000 à 10000 plants à l'hectare, alors que la norme chilienne est plutôt de 3500 plant à l'hectare. Ce Cabernet Sauvignon est issu du vignoble San Bernardo, un vignoble plus ancien d'où est aussi issu le grand vin de type bordelais de la maison, le House of Morandé. Le vin est élevé pendant 14 mois en foudres de chêne de 2000 et 4000 litres, et en partie en barriques de 225 L. Il titre à 14.5% d'alcool, avec un vif pH de 3.44, tout en étant très sec à 2.54 g/L de sucres résiduels.

La robe est d'une sombre opacité. Le nez exhale des arômes de cerises et de mûres, complétés par une touche doucement épicée, du bois de cèdre et un léger aspect terreux. En bouche la matière est dense avec un fruité intense, équilibré par une saine dose d'amertume. Le milieu de bouche révèle un vin aux saveurs concentrées et aux tanins biens polis. Le vin montre un profil sérieux de Cab de climat chaud où la maturité du fruit marque le style. Pas de poivron vert, pas de cassis frais, pas d'aspect végétal, mais pas de surmaturité non plus, que du fruit bien mûr, de qualité, amalgamé à une agréable touche épicée et terreuse. Un vin pour qui déteste l'aspect végétal du Cab de climat plus frais, mais ça demeure un vin droit, loin du préjugé bedonnant qu'on associe souvent aux vins de climats chauds. La finale est longue et très intense, avec la chaleur de l'alcool qui enveloppe l'ensemble mais qui demeure agréable avec son côté vin d'hiver réconfortant.

La maturité du fruit efface en partie la typicité du cépage et du lieu. C'est vrai. Ce vin en est un bel exemple, mais en même temps ça demeure un vin de terroir car c'est justement son origine précise, à l'intérieur de la vallée de Maipo, qui permet ce résultat. Le vignoble de San Bernardo d'où ce vin est issu est situé en banlieue de Santiago, au sud de la capitale à la même latitude que Puente Alto, mais à l'ouest de cette zone réputée de l'Alto Maipo. C'est donc un vin de l'intérieur de la vallée, issu d'un terroir plus chaud qui subit moins l'influence rafraîchissante des Andes. C'est un vin qui me semble moins posséder cette typicité chilienne que l'on retrouve exacerbée là où l'écart entre les températures du jour et de la nuit est très important. Ceci dit, ce n'est pas pour moi un aspect négatif, c'est plutôt un atout au niveau de la diversité de styles que peut offrir le pays car le vin est de belle qualité. En réalité, ce vin n'a rien d'une bombe de fruit, il est de profil sérieux, droit et ferme. C'est au niveau de la faiblesse, voire de l'absence d'arômes végétaux, et de la nature du fruit que la maturité se fait sentir. À 17$ en Ontario c'est assurément un très bel achat et le potentiel de garde me semble évident. J'ai bu ce vin sur trois jours et il était meilleur le troisième jour, plus souple, mieux intégré.


dimanche 30 novembre 2014

CHARDONNAY, GRANDE RESERVE, 2009, CASABLANCA, VINA CATRALA



Vina Catrala est un producteur chilien que je ne connaissais pas avant de faire quelques recherches qui m'ont amené à acheter ce vin. C'est une « boutique winery » située à Lo Orozco, dans la partie nord-ouest de la vallée de Casablanca, près de la ville côtière de Valparaiso. L'élaboration de ce vin inclut la vendange manuelle, le pressurage des grappes entières, aucune correction du moût, fermentations alcoolique et malolactique en barriques de chêne français et élevage en barriques d'une durée de 10 mois. La fermentation alcoolique utilise des levures sélectionnées et la malolactique n'est effectuée que sur une partie du vin. Le vin titre à 14.2% d'alcool, pour un pH très vif de 2.97 et est bien sec avec ses 2.27 g/L de sucres résiduels.

La robe exhibe une légère teinte dorée. Le nez exhale avec modération des arômes de pêche, de poire et d'ananas, complétés par des notes de beurre, d'épices douces, ainsi qu'un très léger aspect rappelant le bord de ruisseau. Si le nez est un peu discret, la bouche elle révèle un vin démonstratif qui déploie une concentration de saveurs remarquable. C'est riche et intense, sans lourdeur, avec un bon volume et un bel équilibre. Il y a juste ce qu'il faut de gras pour absorber un peu l'intensité des saveurs de grande qualité. La finale est percutante, toute en intensité, et d'une très grande persistance.

Ce Chardonnay de Catrala est une superbe découverte pour moi. Un vin à mi-chemin entre un style de climat frais et un chardo de terroir plus tempéré. Il n'est pas le plus complexe, mais la qualité et la concentration des saveurs fruitées est impressionnante, sans compter une longueur en bouche digne d'un grand vin. La concentration et la longueur sont carrément renversantes pour un vin de ce prix (18.95$). Ça se compare facilement à ce qu'on retrouve dans des vins deux à trois fois plus chers, d'appellation plus prestigieuses. Ce qui est aussi impressionnant, c'est que malgré 5 ans en bouteille le vin est toujours d'une fraîcheur exemplaire. Il est clair que ce vin a le potentiel pour évoluer en bouteille pendant au moins 10 autres années. Ce n'est pas rien pour un vin blanc de prix aussi abordable. Un autre formidable RQP issu d'un de ses petits producteurs chiliens moins connus, mais dont le nombre augmente d'année en année. Un vin qui a aussi une origine précise, et j'aime voir le producteur l'écrire sur l'étiquette. Ce vin ne vient pas simplement de la région de Casablanca. Il vient de Lo Orozco. C'est de cette façon que le Chili va finir par être reconnu pour la diversité de ses terroirs.


samedi 22 novembre 2014

Le paradoxe chilien du Québec: pourquoi seulement 5% de parts de marché?

Dans l'entrée précédente je vantais les mérites de la presse et du marché britanniques en matière de vins. On y retrouve de l'ouverture et beaucoup moins de dogmatisme qu'ici au Québec où on nous rejoue le même vieux disque de grands classiques depuis des lunes. Heureusement, il y a une exception à cette règle et c'est Bill Zacharkiw, l'ancien blogueur, en charge depuis plusieurs années maintenant de la section vin au quotidien anglophone The Gazette. C'est lui, et de loin, qui offre ici une vision diversifiée du monde du vin. Je ne sais pas si c'est parce qu'il ne s'adresse pas premièrement à un lectorat francophone qu'il peut ou doit ainsi être moins franco-français et eurocentriste que ses collègues des médias francophones, mais toujours est-il qu'il est celui qui explique le mieux la globalité du monde du vin à ses lecteurs dans le microcosme québécois de la chose vinique. Ceci dit, il a ses goûts et ses idées, et ça transparaît dans ses textes, mais quand on les connaît on peut très bien décoder son discours et l'adapter par rapport à notre propre sensibilité.

L'idée de parler de l'apport de Bill Zacharkiw au monde du vin québécois m'est venue ce matin quand je suis tombé sur son texte hebdomadaire qui cette semaine traite du Chili, ou devrais-je dire du Nouveau-Chili... On peut juste rêver d'un tel texte dans un des trois quotidiens montréalais de langue française. Ceux qui me lisent avec régularité n'y apprendront pas grand chose, mais l'amateur moyen qui ne fréquente pas les blogues confidentiels comme le mien pourra un peu mieux comprendre le Chili vinicole actuel. Bien sûr le texte est teinté de la sensibilité de son auteur qui privilégie les petits producteurs au dépend des gros et la fraîcheur dans le vin comme vertu fondamentale. Mais à la fin on comprend que le Chili fait maintenant légitimement partie de l'offre mondiale de vins fins. On comprend aussi que le pays offre maintenant un choix bien plus diversifié qu'il y a 15 ans, qu'il peut être distinctif, et que ça demeure une destination privilégiée en terme de rapport qualité/prix. Seul oubli, le potentiel de garde des rouges chiliens de prix abordables. Pourtant, M. Zacharkiw en a déjà fait l'expérience.

Finalement, une phrase de la conclusion du texte montre bien la situation dans laquelle se retrouve toujours le Chili en terme de perception et le dilemme auquel il fait face:

"Once they stop trying to please export markets and simply make the wine that is best expression of what they have, those markets will come to them".

Cette phrase se situe quelque part entre le sophisme et la prophétie auto-réalisatrice. Si plus de leaders d'opinion dans le monde du vin écrivaient des textes comme celui de M. Zacharkiw et répétaient sincèrement cette phrase, on serait en face d'une prophétie auto-réalisatrice, mais dans un marché comme celui du Québec, elle relève plus pour le moment du sophisme. Tout ça pour dire que tant que certains préjugés sur le Chili ne tomberont pas. Que les textes rendant vraiment compte de la réalité des vins de ce pays ne seront pas plus fréquents, c'est la perception négative incrustée qui triomphera. Produire des vins distinctifs et de grande qualité ne suffit pas, malheureusement. Le vin demeure un produit où l'idée qu'on s'en fait est primordiale à son appréciation. Tant que l'idée qu'on s'en fait ne changera pas, le paradoxe chilien persistera.


mardi 18 novembre 2014

REVUE DE PRESSE

Petite revue de quelques éléments qui ont retenu mon attention lors de mes lectures sur la toile.

D'abord un petit article de Vin Québec où l'on peut voir c'est au Québec, et de loin, que le Chili a la plus faible part de marché parmi les monopoles canadiens. Je persiste à penser que ce n'est pas une question de palais spécifique à une province, mais bien une question de mentalité générale dans un marché donné. Si demain matin vous me mettiez en charge de faire la sélection des vins chiliens offerts à la SAQ, une sélection qui devrait être élargie, et que les conseillers sur le plancher en faisait la promotion convenablement, la part de marché du Chili ferait un bond majeur au Québec. Il n'y a pas de palais québécois. C'est un mythe. 

Voici une sélection de vins de Pinot Noir publiée dans le magazine britannique Decanter. L'aspect intéressant, c'est qu'on a demandé à un chilien de faire cette sélection. Cet homme, c'est Patricio Tapia. Le Michel Phaneuf du Chili auteur du guide d'achat réputé, Descorchados. J'aime l'ouverture du Royaume-Uni en matière de vin. Un pays qui n'est centré sur aucun pays producteur ou continent. On ne peut que rêver de cela au Québec. Des 11 vins recommandés par M. Tapia, seulement deux sont offerts au Québec, soit le Montsecano, Refugio et le Cono Sur, 20 Barrels (à la SAQ c'est le 2012 qui est offert). 

Finalement, voici une série de petits textes publiés sur le site de la revue Drink Business et qui fait une liste des 10 tendances actuelles sur la scène vinicole chilienne. Une autre preuve de la richesse de la presse britannique en matière de vin.












mercredi 12 novembre 2014

Pour mieux comprendre la révolution chilienne

J'ai beaucoup écrit sur ce que j'ai appelé, il y a plusieurs années déjà, le Nouveau-Chili. J'ai aussi lu beaucoup sur le sujet, mais jusqu'à tout récemment, je n'avais pas lu de texte qui présentait de manière satisfaisante la révolution qui s'opère dans ce pays au plan vinicole depuis une quinzaine d'années. Toutefois, au fil de mes recherches sur internet, je suis enfin tombé sur un texte qui atteint cet objectif. De manière surprenante, ce texte n'est pas le fruit d'un journaliste spécialisé, mais bien celui de Toby Morrhall, un acheteur travaillant pour un détaillant britannique. Le moins que je puisse dire c'est que l'homme connaît son sujet et qu'il arrive à en faire une belle synthèse. Quiconque s'intéresse au Chili vinicole devrait lire ce texte. C'est vraiment bien livré et on en sort avec une image claire de la démarche entreprise et toujours en cours dans ce pays.

Les points saillants de ce texte sont nombreux. D'abord on casse l'idée voulant que le Chili soit toujours un pays idéal pour la production de vin très bas de gamme. Ensuite, on établit clairement que le plus grand pas en avant pour ce pays est l'amélioration des vignobles et que cette amélioration ne passe plus seulement par un meilleur mariage entre le cépage et le climat. La compréhension du sol est maintenant une donnée incontournable. On souligne aussi que c'est à partir de cette compréhension du sol qu'on peut effectuer le bon mariage entre le sol et les racines de la vigne, d'où l'utilisation croissante des porte-greffes malgré la possibilité qui existe au Chili de planter les vignes sur leur propres racines, sans greffage. C'est la première fois que je lis un auteur qui souligne l'importance de l'utilisation de porte-greffes adaptés aux sols, là où c'est nécessaire au Chili. Il y a aussi la densité de plantation qui est maintenant adaptée au sol et la plupart du temps augmentée. Aussi, l'irrigation goutte à goutte permet de planter en pente et d'entrer l'exposition et l'altitude comme variables de l'équation globale. Bien sûr, tous ces nouveaux vignobles de nouvelle génération sont encore très jeunes et ne donneront leur meilleur que dans quelques années. Le potentiel de ce pays demeure donc très grand. À cela il faut aussi ajouter que le Chili a ce qu'il faut pour développer une viticulture sans irrigation, donc à plus haut risque, dans la partie sud du pays, où le niveau de précipitation est suffisant. Ce mouvement est déjà amorcé, et avec le réchauffement climatique projeté, il devrait s'accentuer et permettre au pays de produire des vins plus proches du modèle européen avec les risques de pluies automnales et des variations plus marquées entre les millésimes. Il y a aussi un tour succinct du pays région par région qui m'a permis de glaner d'autres informations intéressantes sur certains producteurs. Le seul petit bémol, les suggestions de vins se limitent aux produits offerts par son employeur. C'est normal, mais en même temps ça tronque le portrait sur cet aspect des choses. Ceci dit, le choix de vins chiliens offerts au Québec est tellement limité et perfectible que lire des suggestions est plus frustrant qu'autre chose, la plupart des vins n'étant pas offert par notre monopole...

dimanche 9 novembre 2014

ANTIYAL, 2005, MAIPO



Après le Kuyen, 2006, complètement bretté, et le Sena, 1997, légèrement affecté par l'action de cette levure, je me suis dit, quoi de mieux que d'ouvrir un Antiyal, 2005? Un vin haut de gamme, un vin de garage du même producteur que le Kuyen et qui titre à 14.7% d'alcool. Je n'ai pas le pH, mais je me suis dit qu'il valait mieux vérifier où en était ce vin à risque, et que si j'étais chanceux j'en serais quitte pour un vin de qualité ouvert peut-être trop tôt. Quel est le verdict?

La robe est toujours ténébreuse et impénétrable. Le nez ne renie pas son origine chilienne, ni le Carmenère qui compose la moitié de son assemblage. Ça embaume le cassis frais, le poivron rouge, la terre humide, la sauge et l'encens, ainsi que la vanille/bois brûlé. Pas de phénol. Pas de bretts, donc. Alléluia! Simplement un beau nez d'assemblage bordelais version Isla de Maipo, au cœur de la vallée, avec la chaleur nécessaire au mûrissement complet du capricieux Carmenère. La bouche n'est pas en reste, on y retrouve un vin mûr, souple et ample qui tapisse les muqueuses de saveurs intenses amalgamant fruité de grande qualité, amertume justement dosée et légère touche végétale "poivronée". Le milieu de bouche montre un vin à la richesse en équilibre. Je veux dire par là que c'est concentré, assez volumineux, mais de qualité, sans lourdeur ni agressivité. La trame tannique soyeuse du vin contribue à cette impression de douce opulence qui se déploie jusque dans une finale majestueuse qui fait longtemps durer le plaisir.

Si les meilleurs vins sont des vins à risque qui ont bien tourné, alors cet Antiyal est est un superbe exemple. Bien sûr je ne crois pas la prémisse de la phrase précédente, mais la conclusion elle est imparable. Ce vin est simplement un superbe exemple de ce que peut offrir de mieux le cœur de la vallée centrale chilienne. Cette région considérée comme trop chaude est actuellement en défaveur en cette ère où la fraîcheur est le maître-mot. La fraîcheur est une belle qualité dans le vin, j'y adhère, n'empêche que je ne peux renier mon amour pour des vins au style riche et opulent comme celui-ci. Le goût n'est pas quelque chose de monolithique, enfin, ce ne devrait pas l'être. On peut aimer également des choses de styles différents justement parce qu'elles sont différentes. On peut aimer la fine ondulation et la courbe plus généreuse. Au-delà de la notion de RQP favorable, c'est la générosité contenue des vins chiliens issus de cépages bordelais qui m'a attiré au départ vers les vins de ce pays. La diversité stylistique croissante des vins chiliens me ravit, mais quand je goûte un vin comme cet Antiyal, il est clair que je ne peux renier le style de vin qui m'a amené en premier lieu vers ce pays. J'ai toujours eu de la difficulté avec un certain manichéisme qui prévaut dans le petit monde du vin où on idéologise beaucoup de choses. Pourtant, cet Antiyal est un vin de maturité du fruit, un vin que certains qualifieraient de "parkerisé" à cause de cela, mais en même temps c'est un vin biodynamique. Comme quoi dans le monde du vin toutes les combinaisons sont possibles et qu'il est très réducteur de s'en tenir à un type de vin et d'aimer qu'un seul style.

Il y a un mouvement au Chili actuellement pour produire des vins dans la vallée centrale issus de vendanges beaucoup plus hâtives, et sans usage de petites barriques de chêne neuf à la bordelaise. On cueille jusqu'à un mois plus tôt qu'avant, on baisse les taux d'alcool de 1 à 2.5% et on utilise des foudres, des barriques usagées ou des cuves de ciment pour l'élevage. Marcelo Papa de Concha y Toro et Marcelo Retamal de De Martino sont les figures les plus connues de ce mouvement, Santa Carolina et Santa Rita sont d'autres gros joueurs qui reviennent en arrière pour certaines cuvées. C'est très bien. Il y a sûrement eu des excès dans l'autre sens, mais moi c'est la diversité de styles qui m'intéresse et que j'aimerais voir préservée. J'aimerais pouvoir boire des vins à l'ancienne, comme le Cab "Antiguas Reservas" de Cousino Macul des années 90, qui titrait à 13% d'alcool et montrait un usage subtil du bois de chêne, mais en même temps je ne voudrais pas renoncer à des vins plus puissants et opulents comme cet Antiyal. Je pense que l'idéologie est la pire chose qui puisse guider l'élaboration du vin car l'idéologie est forcément réductrice, elle impose des limites et trace une ligne entre ce qui est bon et mauvais. Pour ceux qui pourraient être tenter par un vin du style de l'Antiyal, je recommande la cuvée Coyam de Emiliana. Alvaro Espinoza est derrière ces deux généreux assemblages biodynamiques. Le Coyam montre le même niveau qualitatif, mais à 25$ de moins la bouteille, c'est un RQP bien meilleur.


samedi 1 novembre 2014

SENA, 1997, ACONCAGUA



Troisième millésime de cette cuvée issue à l'origine d'un partenariat qui n'a pas duré entre les familles Chadwick et Mondavi. Ce vin se voulait une sorte d'Opus One chilien où le grand frère serait cette fois californien. C'était donc au début de la lancée de l'ambitieux Eduardo Chadwick sur le chemin des vins haut de gamme. Ceux-ci se sont depuis multipliés dans son giron, il y avait déjà le Founder's Reserve chez Errazuriz, qui ont depuis ajouté les cuvées La Cumbre et Kai, et qui préparent des vins haut de gamme de Pinot Noir et de Chardonnay. Il y a aussi le Cab, Vinedo Chadwick, issu de la reconversion d'un terrain de polo à Puente Alto dans Maipo, et la cuvée Cenit de Caliterra dans Colchagua. Ça fait donc beaucoup de vins très concentrés aux hautes ambitions et aux prix reflétant ces ambitions. Il y a donc eu beaucoup de chemin parcouru depuis ce Sena, 1997. Le Chili est aujourd'hui un pays vinicole très différent, et je soupçonne que le vin a lui aussi évolué et offre maintenant un profil tout aussi différent. Celui-ci est issu d'un assemblage fortement majoritaire de Cabernet Sauvignon, complété par 16% de Carmenère. Le vin a été élevé au total pendant 20 mois en barriques chêne français (43% neuves). L'étiquette indique un titre alcoolique de 13.5%, mais la fiche technique du vin sur le site web du producteur indique un taux de 14.7% et un pH alarmant de 3.91. Le vin n'a subi qu'un collage au blanc d'oeuf.

La robe est toujours sombre et opaque. À l'ouverture le vin est marqué de façon modérée par des arômes phénolés issus de l'action des levures Brettanomyces. Même avec modération je n'aime pas ce type d'arômes, alors j'ai carafé le vin une journée entière, puis je l'ai remis en bouteille. Heureusement, le lendemain ce caractère était beaucoup moins perceptible et il était ainsi possible d'apprécier le reste du vin. Donc, le deuxième jour, le vin présente un agréable bouquet de fruits noirs, de cerise, de camphre, de bois de cèdre, de poivron vert et d'épice douces, le tout complété par une touche torréfiée. En bouche, l'attaque est ample et déploie un fruité encore vif et de belle qualité, appuyé sur une fine amertume chocolatée. Le milieu de bouche révèle un vin concentré, mais sans excès, c'est souple avec des tanins veloutés et ça glisse facilement vers une longue finale où l'amertume boisée prend le dessus avec des tanins qui resserrent leur poigne.

J'avais des attentes très élevées pour ce vin, et en ce sens je peux dire qu'il m'a déçu. J'avais de hautes attentes, mais en même temps je redoutais de la brett dans ce vin se voulant haut de gamme, non filtré et au pH très élevé. Malheureusement ma crainte s'est concrétisée. Le niveau de phénol n'était pas très élevé, et était faiblement perceptible le deuxième jour. Disons que ma déception à cet égard était plus philosophique que organoleptique. Pourquoi dès qu'on entre dans la catégorie haut de gamme le risque de retrouver cette "épice" est-il si prévalent? La mode de la non filtration y est sûrement pour quelque chose. On veut préserver "l'âme" du vin, mais celle-ci se transforme par la suite en 4-ethyl phénol… Une chose est sûre, cet attribut lui permettra de confondre encore plus d'amateurs de bordeaux âgés à l'aveugle... Au-delà de cela, la courbe d'évolution de ce vin est plutôt lente. Ceci dit, en termes purement qualitatifs, je n'ai pas vu en quoi il se démarquait d'un bon Reserva chilien d'une vingtaine de dollars. En réalité, il était même moins bon et équilibré que plusieurs d'entre eux aux boisés moins imposants et mieux fondus. En quelque sorte ce vin ne fait que me confirmer dans certaines de mes idées bien ancrées, soit que plus on monte en gamme de prix, en ambition et en âge du vin, plus le risque de se retrouver avec un vin bretté augmente. Que dans le cas du Chili, il n'est pas nécessaire de payer très cher pour trouver d'excellents vins de garde. Il y a plein de vins de très haute qualité qui ne jouent pas la carte de l'effet Veblen. J'avais goûté ce Sena 1997 il y a une dizaine d'années, en jeunesse, lors d'un dégustation de groupe à l'aveugle. Son caractère chilien était alors ostentatoire, ce qui ne lui avait laissé aucune chance... alors qu'aujourd'hui il est recentré sur un profil classique de Cabernet avec de l'âge, brett en prime. Finalement, pour un amateur brettophobe comme moi, axé sur le RQP, ce vin ne pouvait être qu'une déception, tout chilien puisse-t-il être. Ça montre l'ordre de mes priorités.


vendredi 31 octobre 2014

Des buveurs d'idées ces sommeliers...

J'avais pondu un texte il y a un peu plus de deux ans intitulé "Les buveurs d'idées". Ça traitait de l'importance de ce que l'on pense dans notre approche face au vin et notre perception de celui-ci. Je suis tombé cette semaine sur un article de Vin Québec où l'on nous décrit le type de vins qui intéressent les sommeliers au Québec. Le moins que l'on puisse dire c'est que ça boit des idées en grand! On serait à la recherche de vins qui expriment leurs terroirs, bio, bioD, nature et de petits artisans. Je serais curieux de soumettre leurs clients à une dégustation à l'aveugle de ces vins sélectionnés sur une base idéologique avec des vins plus conventionnels bien choisis, venant de plus gros producteurs et offerts à la SAQ. Je pense que l'idéologie en prendrait pour son rhume. En même temps, c'est drôle de lire sur le même site un autre article décrivant tout ce qu'on peut faire de technologique pour faire du vin sans sulfites. Comme quoi une idée peut entrer en conflit avec une autre... Je ne le répéterai jamais assez. Vous voulez boire du vin sans sulfites? Partez-vous une cave et buvez du vin avec de l'âge.



samedi 25 octobre 2014

CABERNET SAUVIGNON, RESERVE, 1999, MAIPO, VINA CARMEN



Je ne parle plus de chaque rouge chilien d'un certain âge que j'ouvre et qui me ravit. Il y a des limites à taper sur le même clou, mais parfois je ne peux résister tellement le vin dans mon verre est incroyable. C'est le cas de ce vin de Vina Carmen, un autre de ces producteurs traditionnels chiliens qu'on a tendance à ne plus remarquer car il n'a pas cette image de nouveauté. Je n'ai pas de détails sur l'élaboration de ce vin. L'étiquette indique un titre alcoolique de 14%.

La robe est d'une teinte grenat encore bien soutenue. Le nez est très expressif pour un vin de cet âge et embaume la cerise, le cassis, le bois de cèdre, la terre noire et le camphre, le tout complété en mode mineur par des relents vanillés d'épices douces, de bois brûlé et de chocolat noir. Superbe nez de Cabernet Sauvignon à un moment de grâce de son parcours évolutif. Difficile d'imaginer qu'il aurait pu être plus complexe et agréable à un un autre moment de son évolution. La bouche impressionne tout autant et surprend par la vivacité et la douceur de son fruit. Un fruit marqué par le temps, certes, mais qui domine encore l'action, appuyé sur une bonne dose d'amertume qui apporte équilibre et sérieux à l'ensemble. Le milieu de bouche confirme que la matière de ce nectar est encore bien généreuse, avec très bon niveau de concentration et un volume contenu qui donne au vin une impression de densité. Les tanins sont veloutés et font surtout sentir leur présence dans une finale intense aux saveurs très persistantes.

Que dire de plus à propos de ce vin sans avoir l'air de me répéter? Par la nature de ses arômes et de ses saveurs ce nectar montre les traces de l'évolution en bouteille, mais en même temps, l'intensité du fruit et la richesse de la matière sont simplement renversants pour un vin de ce prix (17$ lors de l'achat il y a 12 ans, le 2011, maintenant appelé Gran Reserva, est actuellement offert à 18.75$). Si ce vin était de Napa, au lieu de Maipo, son prix aurait été beaucoup plus élevé. Je sais, je me répète, mais quand on est face à un tel vin on est immanquablement frappé par la dichotomie entre le niveau qualitatif, le potentiel de garde et le ridicule du prix. Ce vin a maintenant 15 ans d'âge, et il est clair qu'il aurait pu continuer son évolution pour au moins 15 autres années, et probablement plus. Une autre preuve, si besoin est, du trésor négligé que représente le Cab chilien de type Reserva. En plein le type de vin qui représente bien le "Bordeaux chilien" dont je traitais dans mon texte précédant. Les "winemakers" derrière ce type de vin n'apparaîtront jamais dans les listes à la mode de journalistes pour la simple et bonne raison que pour constater le plein potentiel de ce type de vin il faut avoir la patience de les garder plus d'une décennie. Comme mode et patience sont des termes irréconciliables l'amateur doit tenter de voir au-delà.


dimanche 19 octobre 2014

Le modèle français s'implante au Chili

Je suis tombé récemment, sur le site internet de la revue britannique "Drink Business", sur un Top-20 des winemakers chiliens (20-11) (10-1). Moi qui croyait bien connaître la scène vinicole chilienne, j'y ai découvert des noms qui m'étaient inconnus, mais ce qui m'a le plus frappé dans ce classement c'est la quasi absence de "winemakers" venant de producteurs traditionnels de la vallée centrale qui font surtout des rouges issus de cépages bordelais. Le seul "winemaker" sélectionné venant de ce qu'on pourrait appeler le Chili traditionnel d'héritage bordelais, le "Chili-Cabernet Sauvignon", c'est Enrique Tirado qui est en charge chez Concha y Toro de l'élaboration du grand Cab de la maison, le Don Melchor. À part ça, il n'y a rien de traditionnel et de Cabernet, il n'y en a que pour la nouveauté et l'originalité. En lisant cela, je ne pouvais m'empêcher de faire un parallèle avec le traitement réservé à Bordeaux dans le paysage vinicole français. Bordeaux, pour moi, est la plus grande région vinicole française. Une région qui allie qualité, quantité et diversité. Une région qui a servi de modèle au reste du monde. Une région qui produit des vins de garde extraordinaires, mais une région que plusieurs amateurs aiment rabaisser en décriant son côté supposément trop affairiste. Aux classiques bordelais, de prix toujours abordables, plusieurs vont maintenant préférer les petits producteurs d'autres régions, ceux qui font dans la biodynamie ou le nature, ou bien encore ceux qui produisent des vins de cépages moins reconnus. Comme si la réussite et l'influence mondiale du bordelais était quelque chose de répréhensible. Allez comprendre...

Signe que le Chili progresse, ce phénomène français est en train de s'y implanter. Le "Chili-Cabernet" de la vallée centrale est en train de recevoir la même médecine que la région de Bordeaux en France. Le Cabernet chilien est un trésor sous-estimé, mais il est là depuis longtemps et certains préfèrent le déprécier, ou à tout le moins le négliger, pour rehausser autre chose de plus nouveau. Ceux qui me lisent avec régularité savent que je suis très enthousiaste face à l'émergence de ce que j'appelle le Nouveau-Chili. Toutefois, le Chili traditionnel, le Bordeaux chilien, peut coexister avec les nouvelles régions qui émergent. Aussi, les pratiques œnologiques conventionnelles demeureront la base d'une industrie très axée sur l'exportation, ce qui n'empêche pas l'existence de voies alternatives pour des marchés de niche. Ceci dit, cette situation n'est possible qu'à cause de la diversité croissante qui existe au Chili et des possibilités encore plus diverses toujours inexploitées. Que l'on puisse négliger, et dans certains cas mépriser, ce qui représente le cœur d'un domaine d'activité important du pays montre à mon sens que le Chili est en bonne voie dans son processus de maturation. Le Chili gagne en confiance et s'éloigne de plus en plus du consensus. Il y a des approches discordantes et un éclatement de la carte du vignoble national. Des rivalités entre régions et approches ne pourront qu'éclore. Toutefois, ceux qui connaissent bien les vins de ce pays et n'ont pas une approche dogmatique savent que le "Chili-Cabernet" reste un atout fondamental et essentiel de l'offre de ce pays. Le Chili traditionnel et Bordeaux ont un problème d'image auprès d'une certaine catégorie d'amateurs et de journalistes. On les perçoit comme trop gros, trop axés sur les affaires, et trop œnologiques. La grande différence entre les deux est que le Chili ne peut que rêver des prix auxquels se vendent certains vins de Bordeaux, mais tous les deux produisent de grands vins de Cabernet, de grands vins de garde. Le style de vins qui selon moi devrait être la base pour un amateur sérieux. Difficile donc de comprendre qu'on puisse rejeter cela du revers de la main ou y accoler une étiquette péjorative. On néglige souvent ce qu'on prend pour acquis et on en vient à ne plus pouvoir en reconnaître la réelle valeur.


lundi 13 octobre 2014

Cabernet et originalité chilienne

Partie I
Partie II
Partie III

Quatrième partie de ma petite série initiée par l'obsession québécoise de la feuille de tomate. Comme je le mentionnais dans la première partie, le problème des arômes végétaux verts en est un de cépages bordelais. Il ne faut donc pas s'étonner qu'une Syrah ou un Pinot Noir ne sente pas le poivron vert, le cassis frais ou la feuille de tomate. Ceci dit, le résultat obtenu dans une dégustation à l'aveugle par le Casa Real, 1999, de Santa Rita, que j'évoquais dans mon texte précédant, m'a amené à faire des recherches impliquant Santa Rita. Au travers de ces recherches je suis tombé sur une présentation de Bian Croser, un oenologue et terroiriste australien réputé (Petaluma, Tapanappa) qui est consultant depuis 2009 chez Santa Rita au Chili. Cette présentation s'intitule "The Noble House of Carmenet" et explique le rôle fondamental du Carmenet, ancien nom du Cabernet Franc, dans l'essence végétale des principaux cépages bordelais, ainsi que celui du Sauvignon Blanc dans le double caractère végétal du Cabernet Sauvignon. On y comprend ce que Croser appelle le "gène vert" pour parler de la nature pyrazinique du Cabernet Franc et du Sauvignon Blanc et de leurs descendants (Cabernet Sauvignon, Carmenère et Merlot).

Pour revenir aux rouges chiliens et de l'obsession de Jacques Benoît pour la feuille de tomate à chaque fois qu'il en parle. La grande majorité de ceux offerts à la SAQ contiennent un des quatre cépages bordelais possédant le gène vert, et de ceux-ci, le Cabernet Sauvignon le possède en double et le Carmenère le possède une fois et demi, car le Cabernet Franc est à la fois le père et le grand-père du Carmenère, qui de ce fait est donc un cépage incestueux... et on comprend mieux pourquoi on le confond parfois avec le Cabernet Franc en Italie. Donc, pour quelqu'un qui fréquente rarement les rouges chiliens, il y a de fortes chances que l'idée qu'il s'en fait soit reliée à des vins contenant un des quatre cépages sus-mentionnés. Toutefois, avec la diversification croissante de l'offre chilienne, il faut cesser de voir les vins de ce pays comme un tout homogène. Noter l'absence d'arôme de feuille de tomate dans un Pinot Noir de Casablanca, serait comme noter l'absence d'arôme de poivron vert dans un bourgogne rouge.

Il peut donc y avoir un caractère végétal dans les vins de cépages bordelais chiliens, comme il peut y en avoir à Bordeaux, ou ailleurs. Ceci dit, la spécificité des terroirs chiliens en cette matière est réelle. Ce caractère végétal s'y exprime de manière particulière. Pourquoi cet arôme de cassis si puissant? Quelle en est l'explication? M. Benoît nous bassine avec des explications d'un autre temps, comme les rendements trop élevés où l'irrigation trop généreuse. Il y a longtemps que les chiliens ne commettent plus d'erreurs aussi basiques quand il est question de la production de vins se voulant qualitatifs. Les rendements sont contrôlés, l'irrigation se fait au goutte à goutte et la densité du feuillage est contrôlée. Alors qu'est-ce qui distingue le Chili du reste du monde? Il y a bien sûr la végétation environnante (eucalyptus, boldo) qui peut transmettre des arômes végétaux aux vins, mais ceux-ci sont plus en fraîcheur qu'en verdeur. Donc, qu'est-ce qui distingue le Chili? Évidemment, il y a le fait que le Chili soit le seul pays au monde où la viticulture se fait très majoritairement avec des vignes non greffées. En ce sens, le Chili est le lieu privilégié pour produire des vins vraiment naturels. Depuis que je m'intéresse au Chili, j'ai beaucoup lu à propos de cette particularité fondamentale du pays de pouvoir produire des vins à partir de vignes sans porte-greffes. On parle toujours du cataclysme qu'a supposément été l'arrivée du phylloxéra en Europe à la fin du 19ième siècle. Mais ce présumé cataclysme n'aurait-il pas plutôt été un pas en avant pour la viticulture mondiale? Le choix d'un porte-greffe bien adapté au lieu et au cépage est fondamental pour tirer le meilleur de la vigne et du terroir. En ce sens, le greffage apporte une adaptabilité que ne présentent pas les vignes non greffées. Sans greffage on plante une vigne où tout vient d'un bloc, les racines et le cépage, avec une seule génétique. L'avantage du greffage, c'est de faire pousser des vignes avec deux génétiques, une pour les racines, et une autre pour le reste, le cépage. Cela permet une bien plus grande adaptabilité. On peut choisir un cépage adapté au climat, et un porte-greffe (des racines) adapté au type de sol. En outre, le choix du porte-greffe permet aussi de contrôler la vigueur de la vigne en fonction du sol, ce que ne permet pas la plantation sans greffage. Dans ce cas, si les racines d'un cépage donné sont mal adaptées à un type de sol, il faut faire avec ou planter un autre cépage à cet endroit. Donc, dans un cas de figure idéal ou les racines d'un cépage sont bien adaptées au type de sol, et ce sous un climat qui sied bien au cépage, le Chili possède un avantage en ayant la possibilité de planter sans greffage. Mais hors de ce cadre idéal, il est désavantagé, surtout que le pays s'est concentré longtemps sur les cépages bordelais, ce qui enlève aussi de la capacité d'adaptation. Heureusement, on plante maintenant une bien plus grande variété de cépages au Chili, ce qui permettra de meilleurs mariages cépage/terroir dans des climats et des sols moins adaptés aux cépages bordelais. Pour l'instant toutefois, l'absence de greffage des vignes me semble un des facteurs pouvant expliquer la typicité chilienne.

Il y a aussi un autre facteur qui distingue beaucoup de terroirs chiliens, soit l'amplitude thermique très grande entre le jour et la nuit. Ce phénomène est surtout présent à proximité des Andes et sur le versant intérieur de la chaîne de montagnes côtières. Il peut y avoir des amplitudes thermiques allant jusqu'à 20 degrés Celcius entre le maximum le jour et le minimum la nuit. Cette particularité climatique a un impact important sur la physiologie des vignes et par conséquences sur la nature des raisins qui en sont issus. Cette présentation vidéo de Brian Croser explique très bien le phénomène et devrait être regardée par tout amateur de Cabernet Sauvignon. C'est vraiment très instructif. Dans une autre présentation vidéo M. Croser décrie le Cabernet chilien cultivé sur ses propres racines comme quelque chose d'unique qui peut rivaliser avec ce qui se fait de mieux ailleurs au monde. Il note aussi que l'arôme de cassis est un trait important qui définit ces vins. Finalement, il décrie aussi la matrice complexe de climats et de sols qu'offre le Chili et les nombreuses possibilités que cela permet.

Quand on voit quelqu'un de sérieux comme Brian Croser s'intéresser au Chili, quand on voit les efforts déployés pas une maison comme Santa Rita pour aller de l'avant et toujours mieux comprendre le potentiel vinicole de ce pays, il est frustrant de lire un texte empreint d'ignorance du sujet, comme celui de M. Benoît, qui a initié ma réaction. L'exemple de Brian Croser et Santa Rita est loin d'être unique. Les experts étrangers sont nombreux à être attirés par le Chili et il s'y fait un travail de développement très sérieux à l'instigation de producteurs qui refusent de s'asseoir sur leurs acquis. Le Chili avec sa matrice complexe de sols et de climats, ainsi que sa flexibilité unique quant au mode de plantation des vignes est un cas unique dans la viticulture mondiale. Il n'est donc pas surprenant que ses vins puissent être originaux, de grande qualité, et de plus en plus diversifiés.

jeudi 2 octobre 2014

Oubliez l'arôme de feuille de tomate et découvrez celui de cassis frais!

Désolé de revenir encore une fois sur ce sujet, mais j'ai finalement trouvé une référence importante qui permet de jeter une lumière nouvelle sur cette question d'arôme de feuille de tomate. Combien de fois, lors de dégustations de groupe où l'on discutait entre amateurs et qu'on me ramenait cette histoire d'arôme de plant ou de feuille de tomate à propos des rouges chiliens, je répliquais qu'il y avait méprise et que l'on confondait avec l'arôme du cassis frais. J'avais beau répéter que les rouges chiliens, en particulier ceux de Cabernet Sauvignon, étaient ceux qui de par le monde exprimaient l'arôme de cassis avec le plus d'intensité, je n'arrivais jamais à convaincre. J'étais pourtant convaincu que mon nez ne me trompait pas.

Des lectures récentes m'ont finalement permis de comprendre que j'avais raison, et que tout ce débat en est un de perception face au caractère de cassis très puissant de plusieurs rouges chiliens. Comme je l'ai déjà mentionné, l'arôme de cassis est généré dans le vin par une famille de molécules soufrées comprenant un groupement chimique appelé thiol (SH). Le thiol est l'analogue soufré de l'alcool (OH), où un atome de soufre remplace un atome d'oxygène. Toujours est-il que ces molécules soufrées sont bien connues pour être des arômes importants du cépage Sauvignon Blanc. Toutefois, leur rôle dans le vin rouge n'avait pas été expliqué jusqu'à très récemment. Le Sauvignon Blanc étant un des parents du Cabernet Sauvignon, il était fort probable que les mêmes molécules se retrouvent dans les vins qui en sont issus.

D'abord, la littérature abondante à propos des arômes variétaux du Sauvignon Blanc m'a permis d'apprendre que deux des molécules thiolées qui y sont associées peuvent être associées à l'arôme de feuille de tomate. La perception varie selon la concentration de la molécule et la palette aromatique spécifique d'un vin donné. Une étude sud-africaine très poussée sur le sujet s'est même servie de dégustateurs entraînés pour reconnaître des arômes en utilisant des vins aromatiquement neutres dans lequel on a fait macérer la source d'un arôme d'intérêt, comme la feuille et la tige de plant de tomate. Cette étude avec ces dégustateurs entraînés à détecter ces arômes a permis d'associer 3-Mercaptohexanol (3-MH) avec l'arôme de feuille et de tige de tomate (voir à la page 73 de ce livre très intéressant sur le Sauvignon Blanc). Il est toutefois intéressant de noter que le 3-MH est aussi responsable, selon la même étude, des arômes associés au pamplemousse, aux fruits de la passion, à la goyave mûre et verte. Il est aussi à noter que la feuille de tomate elle-même contient du 3-MH (page 22).

Le Sauvignon Blanc contient une autre molécule thiolée dont l'arôme peut être associé à la feuille de tomate selon le contexte et les concentrations. Il s'agit du 4-mercapto-4-methyl-2-pentanone (4-MMP). Vin Québec avait déjà référencé un article du magazine suisse Vitis qui indiquait que le 4-MMP pouvait être perçu selon les circonstances comme un arôme de feuille de tomate. Je n'ai pas retrouvé l'article original, mais ce lien confirme la chose, de même que cette autre référence. Toutefois, l'arôme avec lequel on associe le plus le 4-MMP dans le Sauvignon Blanc est celui du buis ou de l'urine de chat. Encore une fois, la perception de ces arômes est une question de concentration, de palette aromatique du vin, et bien sûr, de sensibilité du dégustateur aux différents arômes de la palette. Une sensibilité plus ou moins grande à certains arômes pourra altérer la nature des arômes perçus. La littérature en cette matière montre bien qu'il peut y avoir des effets synergiques entre certains arômes, et qu'au contraire, certains arômes peuvent en masquer d'autres. Cela permet de comprendre que le profil de sensibilité d'un dégustateur n'a pas qu'une application directe, par exemple, une insensibilité à un arôme donné pourra peut-être permettre d'en percevoir un autre qui aurait été masqué si le dégustateur avait été sensible au premier arôme.

Comme je l'ai déjà mentionné, la littérature sur les molécules aromatiques du Sauvignon Blanc est abondante et les premiers résultats de ces recherches remontent à une quinzaine d'années. J'avais déjà pas mal lu sur le sujet, mais il m'était difficile d'appliquer directement ces résultats obtenus sur des vins d'un cépage blanc à mon questionnement sur les rouges chiliens. Finalement, au-delà de mes perceptions sensorielles, cette question c'est éclaircie pour moi lorsque je suis tombé sur le résumé d'un article récent, publié en janvier 2014 par des chercheurs français et qui explique l'origine de l'arôme de cassis dans le vin rouge. Devinez quoi? La molécule responsable de l'arôme de cassis dans le vin rouge est le 4-MMP, supporté par le 3-MH, soit les deux molécules pouvant être associées à l'arôme de feuille de tomate dans le Sauvignon Blanc! Donc, mon nez ne m'avait pas trompé lorsque je disais à mes amis dégustateurs que cette histoire d'arôme de feuille de tomate était une confusion avec un arôme très puissant de cassis frais. Bien sûr, il peut y avoir des différences de perception entre dégustateurs, et il est vrai qu'il y a un profil aromatique propre à beaucoup de rouges chiliens issus de la vallée centrale et de cépages bordelais, mais n'en demeure pas moins que cette histoire québécoise de feuille de tomate associée systématiquement aux rouges du Chili est d'abord et avant tout une histoire de suggestion mentale. C'est un phénomène courant en dégustation de groupe et que j'ai souvent constaté. Il s'agit qu'un dégustateur nomme un arôme qu'il dit percevoir dans un vin donné pour que plusieurs autres dégustateurs du groupe se mettent à dire la même chose. Il semble qu'ici au Québec, Jacques Benoît, avec sa tribune privilégiée, a nommé une perception personnelle et que celle-ci ait été adoptée par plusieurs et que ce soit devenu une étiquette pour plusieurs à apposer aux rouges chiliens fortement marqués par l'arôme de cassis.

Il faut dire que le cassis frais est un fruit très difficile à trouver au Québec. Je lisais même un article, dernièrement, qui disait que la culture du cassis fut interdite aux États-Unis du début du XXe siècle jusqu'à tout récemment car cette plante pouvait transmettre des maladies mortelles pour le pin blanc. Dans le même article on a fait une dégustation comparative de Cabs en les notant sur 10 pour la puissance de l'arôme de cassis. Sans surprise c'est un Cab chilien de la vallée centrale, le "Casillero del Diablo" qui a terminé premier, avec la mention "blackcurrants on steroids". On y apprend aussi qu'à haute concentration, les molécules thiolées responsables de l'arôme de cassis peuvent être perçues par certains comme du caoutchouc brûlé. Il faut se rappeler que l'expression aromatique de ces molécules est reliée à leur concentration et à leur interaction avec d'autres molécules comme les pyrazines. Il faut aussi savoir que ces molécules thiolées, comme le 4-MMP, sont parmi les plus odoriférantes qui existent. Pour illustrer ce fait, sachez que 1 mg de 4-MMP est suffisant pour aromatiser 1 million de litre de vin. Donc, quand on parle de haute concentration aromatique pour ces molécules, on parle en même temps de concentrations infimes dans le vin. C'est d'ailleurs pourquoi elles ont été si difficiles à identifier dans le mélange moléculaire complexe qu'est le vin.

En conclusion, je dirais que l'arôme de cassis frais est assez méconnu au Québec, tout comme celui de bourgeon de cassis, car le fruit est difficile à trouver. Pour ma part j'ai grandi en sentant et en mangeant du cassis à différents stade de maturité. Mon père en avait planté à côté de la maison familiale. L'arôme de cassis frais est différent de celui des liqueurs et crèmes de cassis. Il y a bien sûr une similitude, mais l'arôme frais est inimitable. Finalement, il est à noter que l'oxydation du fameux groupement thiol des molécules comme le 3-MH, le 4-MMP, et d'autres, a pour effet d'annuler leur pouvoir aromatique. Elles deviennent, pour ainsi dire, aromatiquement muettes. C'est pourquoi tant de rouges chiliens âgés déculottent des amateurs de bordeaux à l'aveugle. L'âge, et l'oxydation qui vient avec, neutralisent graduellement le pouvoir aromatique des molécules thiolées qui donnent aux rouges chiliens ce caractère si puissant de cassis en jeunesse. Ainsi, avec le temps en bouteille, ces vins se rapprochent du profil de leurs contreparties bordelaises. Ça explique donc pourquoi les amateurs de bordeaux rouges passent à côté d'un trésor très abordable en ne mettant pas de rouges chiliens en cave. Le Chili est un pays d'extrêmes, et cela se reflète assez souvent dans ses vins.