Il y a un peu plus d'un an, j'avais
parlé sur ce blogue du
Pinot Noir, Gran Cuvée, 2010, du même
producteur, et ce en termes peu élogieux. Ce qui est rare dans mon
cas, car j'ai rarement l'envie de prendre du temps pour écrire sur
un vin que j'ai peu apprécié. J'avais alors parlé de ce Pinot Noir
car je trouvais que c'était un beau cas illustrant la facilité qui
prévalait souvent dans ce que j'appelle l'Ancien-Chili, où on
plantait souvent n'importe quoi, n'importe où. J'avais alors
souhaité pouvoir déguster le Cabernet Sauvignon de ce producteur,
car ce cépage me semblait mieux adapté au lieu. Dans ce cas-ci, ce
Cabernet Sauvignon provient du vignoble Las Majadas, situé dans la
région de Pirque (altitude 774m), qui n'est pas le même vignoble
que pour le Pinot Noir qui venait du vignoble San Juan (altitude
920m). Néanmoins, la région de Pirque, située juste au sud de la
rivière Maipo, au pied des Andes, est une région de l'Alto Maipo
reconnue pour être un des meilleurs terroirs à Cabernet Sauvignon
du Chili. Donc, dans ce cas-ci, le mariage terroir/cépage n'est
pas à remettre en question. Ce vin sera donc une meilleure occasion
de juger ce producteur aux hautes visées qualitatives. D'ailleurs,
les deux cuvées de luxe de ce producteur seront disponibles à la
SAQ dans les mois à venir. Il s'agit de la cuvée Antis (94.25$) et
de la cuvée Chacai (autour de 50$). Le Chacai vient du vignoble San
Juan que j'évoquais plus tôt et est qualifié par le producteur de
Cabernet de montagne.
Donc, cette cuvée Espino est le
Cabernet d'entrée de gamme du producteur. À 27.20$ le plancher est
élevé, surtout pour un Cab chilien. J'ai donc de bonnes attentes.
Le vin, comme beaucoup de Cabs chiliens, est en fait un assemblage
contenant 15% de Cabernet Franc. La vendange est manuelle, avec un
rendement de 2 kg de raisins par plant de vigne (environ 45 hl/ha).
Un quart du volume de vin a été élevé en barriques neuves de
chêne français (Sylvain & Vicard Prestige) pour une période de
11 à 13 mois. 16,000 bouteilles ont été produites. Le vin titre à
14% d'alcool, avec 3.5g/L de sucres résiduels et un frais pH de
3.54.
La robe est de teinte foncée très
légèrement translucide. Le nez transmet l'origine du vin et de son
cépage principal. Il y a cette fraîcheur mentholée si typique des
rouges de l'Alto Maipo qui s'allie admirablement aux arômes de
cassis et de cerise. À cela s'ajoute un côté terreux et des fines
notes de bois de cèdre, ainsi qu'un très légère touche vanillée
d'épices douces. Une pointe de torréfaction cacaotée vient
compléter le tableau. Très beau nez raffiné de Cab chilien où le
terroir domine avec un aspect boisé discret. En bouche, on retrouve
un vin sérieux qui est à la fois fin, ferme, frais et assez
puissant. Le fruit noir mène le bal supporté par une solide dose
d'amertume qui donne un peu d'austérité à l'ensemble. Le milieu de
bouche confirme la bonne concentration et la densité de la matière,
sur une trame tannique fine, mais solide. C'est un vin aux saveurs
intenses, plus pénétrantes qu'explosives. Cela se confirme en
finale, avec un cran de plus dans l'intensité et une très bonne
persistance des saveurs.
Ce vin est un Cab de Maipo sérieux,
presque austère, avec de l'acidité, de l'amertume et du fruit noir
compact. Le vin est raffiné, mais sur le mode de la densité, dans
un style épuré loin de la douceur et du moelleux qu'on associe
parfois aux vins du Nouveau-Monde. En ce sens il a des airs de
bordelais de bon niveau. Je dis bien des airs, car à un aussi jeune
âge, surtout au nez, son origine réelle est bien perceptible. C'est
un vin qui démontre bien que la région de Pirque est un des lieux importants de ce Médoc chilien qu'est l'Alto Maipo. J'ai dit Médoc,
mais j'aurais pu tout aussi bien pu dire Napa, en ce sens que l'Alto
Maipo est un des meilleurs terroirs à Cabernet Sauvignon au monde. À
27.20$, le prix de cette bouteille est plus que justifié. C'est un
vin fin de haute qualité, encore très jeune, mais qui offre un fort
potentiel de garde. C'est aussi un vin qui montre l'importance de
planter le bon cépage au bon endroit. William Fèvre aurait vraiment
dû regarder ailleurs pour faire des vins d'inspiration bourguignonne
au Chili. Qui penserait planter du Pinot Noir à Pauillac?