dimanche 30 novembre 2014

CHARDONNAY, GRANDE RESERVE, 2009, CASABLANCA, VINA CATRALA



Vina Catrala est un producteur chilien que je ne connaissais pas avant de faire quelques recherches qui m'ont amené à acheter ce vin. C'est une « boutique winery » située à Lo Orozco, dans la partie nord-ouest de la vallée de Casablanca, près de la ville côtière de Valparaiso. L'élaboration de ce vin inclut la vendange manuelle, le pressurage des grappes entières, aucune correction du moût, fermentations alcoolique et malolactique en barriques de chêne français et élevage en barriques d'une durée de 10 mois. La fermentation alcoolique utilise des levures sélectionnées et la malolactique n'est effectuée que sur une partie du vin. Le vin titre à 14.2% d'alcool, pour un pH très vif de 2.97 et est bien sec avec ses 2.27 g/L de sucres résiduels.

La robe exhibe une légère teinte dorée. Le nez exhale avec modération des arômes de pêche, de poire et d'ananas, complétés par des notes de beurre, d'épices douces, ainsi qu'un très léger aspect rappelant le bord de ruisseau. Si le nez est un peu discret, la bouche elle révèle un vin démonstratif qui déploie une concentration de saveurs remarquable. C'est riche et intense, sans lourdeur, avec un bon volume et un bel équilibre. Il y a juste ce qu'il faut de gras pour absorber un peu l'intensité des saveurs de grande qualité. La finale est percutante, toute en intensité, et d'une très grande persistance.

Ce Chardonnay de Catrala est une superbe découverte pour moi. Un vin à mi-chemin entre un style de climat frais et un chardo de terroir plus tempéré. Il n'est pas le plus complexe, mais la qualité et la concentration des saveurs fruitées est impressionnante, sans compter une longueur en bouche digne d'un grand vin. La concentration et la longueur sont carrément renversantes pour un vin de ce prix (18.95$). Ça se compare facilement à ce qu'on retrouve dans des vins deux à trois fois plus chers, d'appellation plus prestigieuses. Ce qui est aussi impressionnant, c'est que malgré 5 ans en bouteille le vin est toujours d'une fraîcheur exemplaire. Il est clair que ce vin a le potentiel pour évoluer en bouteille pendant au moins 10 autres années. Ce n'est pas rien pour un vin blanc de prix aussi abordable. Un autre formidable RQP issu d'un de ses petits producteurs chiliens moins connus, mais dont le nombre augmente d'année en année. Un vin qui a aussi une origine précise, et j'aime voir le producteur l'écrire sur l'étiquette. Ce vin ne vient pas simplement de la région de Casablanca. Il vient de Lo Orozco. C'est de cette façon que le Chili va finir par être reconnu pour la diversité de ses terroirs.


samedi 22 novembre 2014

Le paradoxe chilien du Québec: pourquoi seulement 5% de parts de marché?

Dans l'entrée précédente je vantais les mérites de la presse et du marché britanniques en matière de vins. On y retrouve de l'ouverture et beaucoup moins de dogmatisme qu'ici au Québec où on nous rejoue le même vieux disque de grands classiques depuis des lunes. Heureusement, il y a une exception à cette règle et c'est Bill Zacharkiw, l'ancien blogueur, en charge depuis plusieurs années maintenant de la section vin au quotidien anglophone The Gazette. C'est lui, et de loin, qui offre ici une vision diversifiée du monde du vin. Je ne sais pas si c'est parce qu'il ne s'adresse pas premièrement à un lectorat francophone qu'il peut ou doit ainsi être moins franco-français et eurocentriste que ses collègues des médias francophones, mais toujours est-il qu'il est celui qui explique le mieux la globalité du monde du vin à ses lecteurs dans le microcosme québécois de la chose vinique. Ceci dit, il a ses goûts et ses idées, et ça transparaît dans ses textes, mais quand on les connaît on peut très bien décoder son discours et l'adapter par rapport à notre propre sensibilité.

L'idée de parler de l'apport de Bill Zacharkiw au monde du vin québécois m'est venue ce matin quand je suis tombé sur son texte hebdomadaire qui cette semaine traite du Chili, ou devrais-je dire du Nouveau-Chili... On peut juste rêver d'un tel texte dans un des trois quotidiens montréalais de langue française. Ceux qui me lisent avec régularité n'y apprendront pas grand chose, mais l'amateur moyen qui ne fréquente pas les blogues confidentiels comme le mien pourra un peu mieux comprendre le Chili vinicole actuel. Bien sûr le texte est teinté de la sensibilité de son auteur qui privilégie les petits producteurs au dépend des gros et la fraîcheur dans le vin comme vertu fondamentale. Mais à la fin on comprend que le Chili fait maintenant légitimement partie de l'offre mondiale de vins fins. On comprend aussi que le pays offre maintenant un choix bien plus diversifié qu'il y a 15 ans, qu'il peut être distinctif, et que ça demeure une destination privilégiée en terme de rapport qualité/prix. Seul oubli, le potentiel de garde des rouges chiliens de prix abordables. Pourtant, M. Zacharkiw en a déjà fait l'expérience.

Finalement, une phrase de la conclusion du texte montre bien la situation dans laquelle se retrouve toujours le Chili en terme de perception et le dilemme auquel il fait face:

"Once they stop trying to please export markets and simply make the wine that is best expression of what they have, those markets will come to them".

Cette phrase se situe quelque part entre le sophisme et la prophétie auto-réalisatrice. Si plus de leaders d'opinion dans le monde du vin écrivaient des textes comme celui de M. Zacharkiw et répétaient sincèrement cette phrase, on serait en face d'une prophétie auto-réalisatrice, mais dans un marché comme celui du Québec, elle relève plus pour le moment du sophisme. Tout ça pour dire que tant que certains préjugés sur le Chili ne tomberont pas. Que les textes rendant vraiment compte de la réalité des vins de ce pays ne seront pas plus fréquents, c'est la perception négative incrustée qui triomphera. Produire des vins distinctifs et de grande qualité ne suffit pas, malheureusement. Le vin demeure un produit où l'idée qu'on s'en fait est primordiale à son appréciation. Tant que l'idée qu'on s'en fait ne changera pas, le paradoxe chilien persistera.


mardi 18 novembre 2014

REVUE DE PRESSE

Petite revue de quelques éléments qui ont retenu mon attention lors de mes lectures sur la toile.

D'abord un petit article de Vin Québec où l'on peut voir c'est au Québec, et de loin, que le Chili a la plus faible part de marché parmi les monopoles canadiens. Je persiste à penser que ce n'est pas une question de palais spécifique à une province, mais bien une question de mentalité générale dans un marché donné. Si demain matin vous me mettiez en charge de faire la sélection des vins chiliens offerts à la SAQ, une sélection qui devrait être élargie, et que les conseillers sur le plancher en faisait la promotion convenablement, la part de marché du Chili ferait un bond majeur au Québec. Il n'y a pas de palais québécois. C'est un mythe. 

Voici une sélection de vins de Pinot Noir publiée dans le magazine britannique Decanter. L'aspect intéressant, c'est qu'on a demandé à un chilien de faire cette sélection. Cet homme, c'est Patricio Tapia. Le Michel Phaneuf du Chili auteur du guide d'achat réputé, Descorchados. J'aime l'ouverture du Royaume-Uni en matière de vin. Un pays qui n'est centré sur aucun pays producteur ou continent. On ne peut que rêver de cela au Québec. Des 11 vins recommandés par M. Tapia, seulement deux sont offerts au Québec, soit le Montsecano, Refugio et le Cono Sur, 20 Barrels (à la SAQ c'est le 2012 qui est offert). 

Finalement, voici une série de petits textes publiés sur le site de la revue Drink Business et qui fait une liste des 10 tendances actuelles sur la scène vinicole chilienne. Une autre preuve de la richesse de la presse britannique en matière de vin.












mercredi 12 novembre 2014

Pour mieux comprendre la révolution chilienne

J'ai beaucoup écrit sur ce que j'ai appelé, il y a plusieurs années déjà, le Nouveau-Chili. J'ai aussi lu beaucoup sur le sujet, mais jusqu'à tout récemment, je n'avais pas lu de texte qui présentait de manière satisfaisante la révolution qui s'opère dans ce pays au plan vinicole depuis une quinzaine d'années. Toutefois, au fil de mes recherches sur internet, je suis enfin tombé sur un texte qui atteint cet objectif. De manière surprenante, ce texte n'est pas le fruit d'un journaliste spécialisé, mais bien celui de Toby Morrhall, un acheteur travaillant pour un détaillant britannique. Le moins que je puisse dire c'est que l'homme connaît son sujet et qu'il arrive à en faire une belle synthèse. Quiconque s'intéresse au Chili vinicole devrait lire ce texte. C'est vraiment bien livré et on en sort avec une image claire de la démarche entreprise et toujours en cours dans ce pays.

Les points saillants de ce texte sont nombreux. D'abord on casse l'idée voulant que le Chili soit toujours un pays idéal pour la production de vin très bas de gamme. Ensuite, on établit clairement que le plus grand pas en avant pour ce pays est l'amélioration des vignobles et que cette amélioration ne passe plus seulement par un meilleur mariage entre le cépage et le climat. La compréhension du sol est maintenant une donnée incontournable. On souligne aussi que c'est à partir de cette compréhension du sol qu'on peut effectuer le bon mariage entre le sol et les racines de la vigne, d'où l'utilisation croissante des porte-greffes malgré la possibilité qui existe au Chili de planter les vignes sur leur propres racines, sans greffage. C'est la première fois que je lis un auteur qui souligne l'importance de l'utilisation de porte-greffes adaptés aux sols, là où c'est nécessaire au Chili. Il y a aussi la densité de plantation qui est maintenant adaptée au sol et la plupart du temps augmentée. Aussi, l'irrigation goutte à goutte permet de planter en pente et d'entrer l'exposition et l'altitude comme variables de l'équation globale. Bien sûr, tous ces nouveaux vignobles de nouvelle génération sont encore très jeunes et ne donneront leur meilleur que dans quelques années. Le potentiel de ce pays demeure donc très grand. À cela il faut aussi ajouter que le Chili a ce qu'il faut pour développer une viticulture sans irrigation, donc à plus haut risque, dans la partie sud du pays, où le niveau de précipitation est suffisant. Ce mouvement est déjà amorcé, et avec le réchauffement climatique projeté, il devrait s'accentuer et permettre au pays de produire des vins plus proches du modèle européen avec les risques de pluies automnales et des variations plus marquées entre les millésimes. Il y a aussi un tour succinct du pays région par région qui m'a permis de glaner d'autres informations intéressantes sur certains producteurs. Le seul petit bémol, les suggestions de vins se limitent aux produits offerts par son employeur. C'est normal, mais en même temps ça tronque le portrait sur cet aspect des choses. Ceci dit, le choix de vins chiliens offerts au Québec est tellement limité et perfectible que lire des suggestions est plus frustrant qu'autre chose, la plupart des vins n'étant pas offert par notre monopole...

dimanche 9 novembre 2014

ANTIYAL, 2005, MAIPO



Après le Kuyen, 2006, complètement bretté, et le Sena, 1997, légèrement affecté par l'action de cette levure, je me suis dit, quoi de mieux que d'ouvrir un Antiyal, 2005? Un vin haut de gamme, un vin de garage du même producteur que le Kuyen et qui titre à 14.7% d'alcool. Je n'ai pas le pH, mais je me suis dit qu'il valait mieux vérifier où en était ce vin à risque, et que si j'étais chanceux j'en serais quitte pour un vin de qualité ouvert peut-être trop tôt. Quel est le verdict?

La robe est toujours ténébreuse et impénétrable. Le nez ne renie pas son origine chilienne, ni le Carmenère qui compose la moitié de son assemblage. Ça embaume le cassis frais, le poivron rouge, la terre humide, la sauge et l'encens, ainsi que la vanille/bois brûlé. Pas de phénol. Pas de bretts, donc. Alléluia! Simplement un beau nez d'assemblage bordelais version Isla de Maipo, au cœur de la vallée, avec la chaleur nécessaire au mûrissement complet du capricieux Carmenère. La bouche n'est pas en reste, on y retrouve un vin mûr, souple et ample qui tapisse les muqueuses de saveurs intenses amalgamant fruité de grande qualité, amertume justement dosée et légère touche végétale "poivronée". Le milieu de bouche montre un vin à la richesse en équilibre. Je veux dire par là que c'est concentré, assez volumineux, mais de qualité, sans lourdeur ni agressivité. La trame tannique soyeuse du vin contribue à cette impression de douce opulence qui se déploie jusque dans une finale majestueuse qui fait longtemps durer le plaisir.

Si les meilleurs vins sont des vins à risque qui ont bien tourné, alors cet Antiyal est est un superbe exemple. Bien sûr je ne crois pas la prémisse de la phrase précédente, mais la conclusion elle est imparable. Ce vin est simplement un superbe exemple de ce que peut offrir de mieux le cœur de la vallée centrale chilienne. Cette région considérée comme trop chaude est actuellement en défaveur en cette ère où la fraîcheur est le maître-mot. La fraîcheur est une belle qualité dans le vin, j'y adhère, n'empêche que je ne peux renier mon amour pour des vins au style riche et opulent comme celui-ci. Le goût n'est pas quelque chose de monolithique, enfin, ce ne devrait pas l'être. On peut aimer également des choses de styles différents justement parce qu'elles sont différentes. On peut aimer la fine ondulation et la courbe plus généreuse. Au-delà de la notion de RQP favorable, c'est la générosité contenue des vins chiliens issus de cépages bordelais qui m'a attiré au départ vers les vins de ce pays. La diversité stylistique croissante des vins chiliens me ravit, mais quand je goûte un vin comme cet Antiyal, il est clair que je ne peux renier le style de vin qui m'a amené en premier lieu vers ce pays. J'ai toujours eu de la difficulté avec un certain manichéisme qui prévaut dans le petit monde du vin où on idéologise beaucoup de choses. Pourtant, cet Antiyal est un vin de maturité du fruit, un vin que certains qualifieraient de "parkerisé" à cause de cela, mais en même temps c'est un vin biodynamique. Comme quoi dans le monde du vin toutes les combinaisons sont possibles et qu'il est très réducteur de s'en tenir à un type de vin et d'aimer qu'un seul style.

Il y a un mouvement au Chili actuellement pour produire des vins dans la vallée centrale issus de vendanges beaucoup plus hâtives, et sans usage de petites barriques de chêne neuf à la bordelaise. On cueille jusqu'à un mois plus tôt qu'avant, on baisse les taux d'alcool de 1 à 2.5% et on utilise des foudres, des barriques usagées ou des cuves de ciment pour l'élevage. Marcelo Papa de Concha y Toro et Marcelo Retamal de De Martino sont les figures les plus connues de ce mouvement, Santa Carolina et Santa Rita sont d'autres gros joueurs qui reviennent en arrière pour certaines cuvées. C'est très bien. Il y a sûrement eu des excès dans l'autre sens, mais moi c'est la diversité de styles qui m'intéresse et que j'aimerais voir préservée. J'aimerais pouvoir boire des vins à l'ancienne, comme le Cab "Antiguas Reservas" de Cousino Macul des années 90, qui titrait à 13% d'alcool et montrait un usage subtil du bois de chêne, mais en même temps je ne voudrais pas renoncer à des vins plus puissants et opulents comme cet Antiyal. Je pense que l'idéologie est la pire chose qui puisse guider l'élaboration du vin car l'idéologie est forcément réductrice, elle impose des limites et trace une ligne entre ce qui est bon et mauvais. Pour ceux qui pourraient être tenter par un vin du style de l'Antiyal, je recommande la cuvée Coyam de Emiliana. Alvaro Espinoza est derrière ces deux généreux assemblages biodynamiques. Le Coyam montre le même niveau qualitatif, mais à 25$ de moins la bouteille, c'est un RQP bien meilleur.


samedi 1 novembre 2014

SENA, 1997, ACONCAGUA



Troisième millésime de cette cuvée issue à l'origine d'un partenariat qui n'a pas duré entre les familles Chadwick et Mondavi. Ce vin se voulait une sorte d'Opus One chilien où le grand frère serait cette fois californien. C'était donc au début de la lancée de l'ambitieux Eduardo Chadwick sur le chemin des vins haut de gamme. Ceux-ci se sont depuis multipliés dans son giron, il y avait déjà le Founder's Reserve chez Errazuriz, qui ont depuis ajouté les cuvées La Cumbre et Kai, et qui préparent des vins haut de gamme de Pinot Noir et de Chardonnay. Il y a aussi le Cab, Vinedo Chadwick, issu de la reconversion d'un terrain de polo à Puente Alto dans Maipo, et la cuvée Cenit de Caliterra dans Colchagua. Ça fait donc beaucoup de vins très concentrés aux hautes ambitions et aux prix reflétant ces ambitions. Il y a donc eu beaucoup de chemin parcouru depuis ce Sena, 1997. Le Chili est aujourd'hui un pays vinicole très différent, et je soupçonne que le vin a lui aussi évolué et offre maintenant un profil tout aussi différent. Celui-ci est issu d'un assemblage fortement majoritaire de Cabernet Sauvignon, complété par 16% de Carmenère. Le vin a été élevé au total pendant 20 mois en barriques chêne français (43% neuves). L'étiquette indique un titre alcoolique de 13.5%, mais la fiche technique du vin sur le site web du producteur indique un taux de 14.7% et un pH alarmant de 3.91. Le vin n'a subi qu'un collage au blanc d'oeuf.

La robe est toujours sombre et opaque. À l'ouverture le vin est marqué de façon modérée par des arômes phénolés issus de l'action des levures Brettanomyces. Même avec modération je n'aime pas ce type d'arômes, alors j'ai carafé le vin une journée entière, puis je l'ai remis en bouteille. Heureusement, le lendemain ce caractère était beaucoup moins perceptible et il était ainsi possible d'apprécier le reste du vin. Donc, le deuxième jour, le vin présente un agréable bouquet de fruits noirs, de cerise, de camphre, de bois de cèdre, de poivron vert et d'épice douces, le tout complété par une touche torréfiée. En bouche, l'attaque est ample et déploie un fruité encore vif et de belle qualité, appuyé sur une fine amertume chocolatée. Le milieu de bouche révèle un vin concentré, mais sans excès, c'est souple avec des tanins veloutés et ça glisse facilement vers une longue finale où l'amertume boisée prend le dessus avec des tanins qui resserrent leur poigne.

J'avais des attentes très élevées pour ce vin, et en ce sens je peux dire qu'il m'a déçu. J'avais de hautes attentes, mais en même temps je redoutais de la brett dans ce vin se voulant haut de gamme, non filtré et au pH très élevé. Malheureusement ma crainte s'est concrétisée. Le niveau de phénol n'était pas très élevé, et était faiblement perceptible le deuxième jour. Disons que ma déception à cet égard était plus philosophique que organoleptique. Pourquoi dès qu'on entre dans la catégorie haut de gamme le risque de retrouver cette "épice" est-il si prévalent? La mode de la non filtration y est sûrement pour quelque chose. On veut préserver "l'âme" du vin, mais celle-ci se transforme par la suite en 4-ethyl phénol… Une chose est sûre, cet attribut lui permettra de confondre encore plus d'amateurs de bordeaux âgés à l'aveugle... Au-delà de cela, la courbe d'évolution de ce vin est plutôt lente. Ceci dit, en termes purement qualitatifs, je n'ai pas vu en quoi il se démarquait d'un bon Reserva chilien d'une vingtaine de dollars. En réalité, il était même moins bon et équilibré que plusieurs d'entre eux aux boisés moins imposants et mieux fondus. En quelque sorte ce vin ne fait que me confirmer dans certaines de mes idées bien ancrées, soit que plus on monte en gamme de prix, en ambition et en âge du vin, plus le risque de se retrouver avec un vin bretté augmente. Que dans le cas du Chili, il n'est pas nécessaire de payer très cher pour trouver d'excellents vins de garde. Il y a plein de vins de très haute qualité qui ne jouent pas la carte de l'effet Veblen. J'avais goûté ce Sena 1997 il y a une dizaine d'années, en jeunesse, lors d'un dégustation de groupe à l'aveugle. Son caractère chilien était alors ostentatoire, ce qui ne lui avait laissé aucune chance... alors qu'aujourd'hui il est recentré sur un profil classique de Cabernet avec de l'âge, brett en prime. Finalement, pour un amateur brettophobe comme moi, axé sur le RQP, ce vin ne pouvait être qu'une déception, tout chilien puisse-t-il être. Ça montre l'ordre de mes priorités.


vendredi 31 octobre 2014

Des buveurs d'idées ces sommeliers...

J'avais pondu un texte il y a un peu plus de deux ans intitulé "Les buveurs d'idées". Ça traitait de l'importance de ce que l'on pense dans notre approche face au vin et notre perception de celui-ci. Je suis tombé cette semaine sur un article de Vin Québec où l'on nous décrit le type de vins qui intéressent les sommeliers au Québec. Le moins que l'on puisse dire c'est que ça boit des idées en grand! On serait à la recherche de vins qui expriment leurs terroirs, bio, bioD, nature et de petits artisans. Je serais curieux de soumettre leurs clients à une dégustation à l'aveugle de ces vins sélectionnés sur une base idéologique avec des vins plus conventionnels bien choisis, venant de plus gros producteurs et offerts à la SAQ. Je pense que l'idéologie en prendrait pour son rhume. En même temps, c'est drôle de lire sur le même site un autre article décrivant tout ce qu'on peut faire de technologique pour faire du vin sans sulfites. Comme quoi une idée peut entrer en conflit avec une autre... Je ne le répéterai jamais assez. Vous voulez boire du vin sans sulfites? Partez-vous une cave et buvez du vin avec de l'âge.



samedi 25 octobre 2014

CABERNET SAUVIGNON, RESERVE, 1999, MAIPO, VINA CARMEN



Je ne parle plus de chaque rouge chilien d'un certain âge que j'ouvre et qui me ravit. Il y a des limites à taper sur le même clou, mais parfois je ne peux résister tellement le vin dans mon verre est incroyable. C'est le cas de ce vin de Vina Carmen, un autre de ces producteurs traditionnels chiliens qu'on a tendance à ne plus remarquer car il n'a pas cette image de nouveauté. Je n'ai pas de détails sur l'élaboration de ce vin. L'étiquette indique un titre alcoolique de 14%.

La robe est d'une teinte grenat encore bien soutenue. Le nez est très expressif pour un vin de cet âge et embaume la cerise, le cassis, le bois de cèdre, la terre noire et le camphre, le tout complété en mode mineur par des relents vanillés d'épices douces, de bois brûlé et de chocolat noir. Superbe nez de Cabernet Sauvignon à un moment de grâce de son parcours évolutif. Difficile d'imaginer qu'il aurait pu être plus complexe et agréable à un un autre moment de son évolution. La bouche impressionne tout autant et surprend par la vivacité et la douceur de son fruit. Un fruit marqué par le temps, certes, mais qui domine encore l'action, appuyé sur une bonne dose d'amertume qui apporte équilibre et sérieux à l'ensemble. Le milieu de bouche confirme que la matière de ce nectar est encore bien généreuse, avec très bon niveau de concentration et un volume contenu qui donne au vin une impression de densité. Les tanins sont veloutés et font surtout sentir leur présence dans une finale intense aux saveurs très persistantes.

Que dire de plus à propos de ce vin sans avoir l'air de me répéter? Par la nature de ses arômes et de ses saveurs ce nectar montre les traces de l'évolution en bouteille, mais en même temps, l'intensité du fruit et la richesse de la matière sont simplement renversants pour un vin de ce prix (17$ lors de l'achat il y a 12 ans, le 2011, maintenant appelé Gran Reserva, est actuellement offert à 18.75$). Si ce vin était de Napa, au lieu de Maipo, son prix aurait été beaucoup plus élevé. Je sais, je me répète, mais quand on est face à un tel vin on est immanquablement frappé par la dichotomie entre le niveau qualitatif, le potentiel de garde et le ridicule du prix. Ce vin a maintenant 15 ans d'âge, et il est clair qu'il aurait pu continuer son évolution pour au moins 15 autres années, et probablement plus. Une autre preuve, si besoin est, du trésor négligé que représente le Cab chilien de type Reserva. En plein le type de vin qui représente bien le "Bordeaux chilien" dont je traitais dans mon texte précédant. Les "winemakers" derrière ce type de vin n'apparaîtront jamais dans les listes à la mode de journalistes pour la simple et bonne raison que pour constater le plein potentiel de ce type de vin il faut avoir la patience de les garder plus d'une décennie. Comme mode et patience sont des termes irréconciliables l'amateur doit tenter de voir au-delà.


dimanche 19 octobre 2014

Le modèle français s'implante au Chili

Je suis tombé récemment, sur le site internet de la revue britannique "Drink Business", sur un Top-20 des winemakers chiliens (20-11) (10-1). Moi qui croyait bien connaître la scène vinicole chilienne, j'y ai découvert des noms qui m'étaient inconnus, mais ce qui m'a le plus frappé dans ce classement c'est la quasi absence de "winemakers" venant de producteurs traditionnels de la vallée centrale qui font surtout des rouges issus de cépages bordelais. Le seul "winemaker" sélectionné venant de ce qu'on pourrait appeler le Chili traditionnel d'héritage bordelais, le "Chili-Cabernet Sauvignon", c'est Enrique Tirado qui est en charge chez Concha y Toro de l'élaboration du grand Cab de la maison, le Don Melchor. À part ça, il n'y a rien de traditionnel et de Cabernet, il n'y en a que pour la nouveauté et l'originalité. En lisant cela, je ne pouvais m'empêcher de faire un parallèle avec le traitement réservé à Bordeaux dans le paysage vinicole français. Bordeaux, pour moi, est la plus grande région vinicole française. Une région qui allie qualité, quantité et diversité. Une région qui a servi de modèle au reste du monde. Une région qui produit des vins de garde extraordinaires, mais une région que plusieurs amateurs aiment rabaisser en décriant son côté supposément trop affairiste. Aux classiques bordelais, de prix toujours abordables, plusieurs vont maintenant préférer les petits producteurs d'autres régions, ceux qui font dans la biodynamie ou le nature, ou bien encore ceux qui produisent des vins de cépages moins reconnus. Comme si la réussite et l'influence mondiale du bordelais était quelque chose de répréhensible. Allez comprendre...

Signe que le Chili progresse, ce phénomène français est en train de s'y implanter. Le "Chili-Cabernet" de la vallée centrale est en train de recevoir la même médecine que la région de Bordeaux en France. Le Cabernet chilien est un trésor sous-estimé, mais il est là depuis longtemps et certains préfèrent le déprécier, ou à tout le moins le négliger, pour rehausser autre chose de plus nouveau. Ceux qui me lisent avec régularité savent que je suis très enthousiaste face à l'émergence de ce que j'appelle le Nouveau-Chili. Toutefois, le Chili traditionnel, le Bordeaux chilien, peut coexister avec les nouvelles régions qui émergent. Aussi, les pratiques œnologiques conventionnelles demeureront la base d'une industrie très axée sur l'exportation, ce qui n'empêche pas l'existence de voies alternatives pour des marchés de niche. Ceci dit, cette situation n'est possible qu'à cause de la diversité croissante qui existe au Chili et des possibilités encore plus diverses toujours inexploitées. Que l'on puisse négliger, et dans certains cas mépriser, ce qui représente le cœur d'un domaine d'activité important du pays montre à mon sens que le Chili est en bonne voie dans son processus de maturation. Le Chili gagne en confiance et s'éloigne de plus en plus du consensus. Il y a des approches discordantes et un éclatement de la carte du vignoble national. Des rivalités entre régions et approches ne pourront qu'éclore. Toutefois, ceux qui connaissent bien les vins de ce pays et n'ont pas une approche dogmatique savent que le "Chili-Cabernet" reste un atout fondamental et essentiel de l'offre de ce pays. Le Chili traditionnel et Bordeaux ont un problème d'image auprès d'une certaine catégorie d'amateurs et de journalistes. On les perçoit comme trop gros, trop axés sur les affaires, et trop œnologiques. La grande différence entre les deux est que le Chili ne peut que rêver des prix auxquels se vendent certains vins de Bordeaux, mais tous les deux produisent de grands vins de Cabernet, de grands vins de garde. Le style de vins qui selon moi devrait être la base pour un amateur sérieux. Difficile donc de comprendre qu'on puisse rejeter cela du revers de la main ou y accoler une étiquette péjorative. On néglige souvent ce qu'on prend pour acquis et on en vient à ne plus pouvoir en reconnaître la réelle valeur.


lundi 13 octobre 2014

Cabernet et originalité chilienne

Partie I
Partie II
Partie III

Quatrième partie de ma petite série initiée par l'obsession québécoise de la feuille de tomate. Comme je le mentionnais dans la première partie, le problème des arômes végétaux verts en est un de cépages bordelais. Il ne faut donc pas s'étonner qu'une Syrah ou un Pinot Noir ne sente pas le poivron vert, le cassis frais ou la feuille de tomate. Ceci dit, le résultat obtenu dans une dégustation à l'aveugle par le Casa Real, 1999, de Santa Rita, que j'évoquais dans mon texte précédant, m'a amené à faire des recherches impliquant Santa Rita. Au travers de ces recherches je suis tombé sur une présentation de Bian Croser, un oenologue et terroiriste australien réputé (Petaluma, Tapanappa) qui est consultant depuis 2009 chez Santa Rita au Chili. Cette présentation s'intitule "The Noble House of Carmenet" et explique le rôle fondamental du Carmenet, ancien nom du Cabernet Franc, dans l'essence végétale des principaux cépages bordelais, ainsi que celui du Sauvignon Blanc dans le double caractère végétal du Cabernet Sauvignon. On y comprend ce que Croser appelle le "gène vert" pour parler de la nature pyrazinique du Cabernet Franc et du Sauvignon Blanc et de leurs descendants (Cabernet Sauvignon, Carmenère et Merlot).

Pour revenir aux rouges chiliens et de l'obsession de Jacques Benoît pour la feuille de tomate à chaque fois qu'il en parle. La grande majorité de ceux offerts à la SAQ contiennent un des quatre cépages bordelais possédant le gène vert, et de ceux-ci, le Cabernet Sauvignon le possède en double et le Carmenère le possède une fois et demi, car le Cabernet Franc est à la fois le père et le grand-père du Carmenère, qui de ce fait est donc un cépage incestueux... et on comprend mieux pourquoi on le confond parfois avec le Cabernet Franc en Italie. Donc, pour quelqu'un qui fréquente rarement les rouges chiliens, il y a de fortes chances que l'idée qu'il s'en fait soit reliée à des vins contenant un des quatre cépages sus-mentionnés. Toutefois, avec la diversification croissante de l'offre chilienne, il faut cesser de voir les vins de ce pays comme un tout homogène. Noter l'absence d'arôme de feuille de tomate dans un Pinot Noir de Casablanca, serait comme noter l'absence d'arôme de poivron vert dans un bourgogne rouge.

Il peut donc y avoir un caractère végétal dans les vins de cépages bordelais chiliens, comme il peut y en avoir à Bordeaux, ou ailleurs. Ceci dit, la spécificité des terroirs chiliens en cette matière est réelle. Ce caractère végétal s'y exprime de manière particulière. Pourquoi cet arôme de cassis si puissant? Quelle en est l'explication? M. Benoît nous bassine avec des explications d'un autre temps, comme les rendements trop élevés où l'irrigation trop généreuse. Il y a longtemps que les chiliens ne commettent plus d'erreurs aussi basiques quand il est question de la production de vins se voulant qualitatifs. Les rendements sont contrôlés, l'irrigation se fait au goutte à goutte et la densité du feuillage est contrôlée. Alors qu'est-ce qui distingue le Chili du reste du monde? Il y a bien sûr la végétation environnante (eucalyptus, boldo) qui peut transmettre des arômes végétaux aux vins, mais ceux-ci sont plus en fraîcheur qu'en verdeur. Donc, qu'est-ce qui distingue le Chili? Évidemment, il y a le fait que le Chili soit le seul pays au monde où la viticulture se fait très majoritairement avec des vignes non greffées. En ce sens, le Chili est le lieu privilégié pour produire des vins vraiment naturels. Depuis que je m'intéresse au Chili, j'ai beaucoup lu à propos de cette particularité fondamentale du pays de pouvoir produire des vins à partir de vignes sans porte-greffes. On parle toujours du cataclysme qu'a supposément été l'arrivée du phylloxéra en Europe à la fin du 19ième siècle. Mais ce présumé cataclysme n'aurait-il pas plutôt été un pas en avant pour la viticulture mondiale? Le choix d'un porte-greffe bien adapté au lieu et au cépage est fondamental pour tirer le meilleur de la vigne et du terroir. En ce sens, le greffage apporte une adaptabilité que ne présentent pas les vignes non greffées. Sans greffage on plante une vigne où tout vient d'un bloc, les racines et le cépage, avec une seule génétique. L'avantage du greffage, c'est de faire pousser des vignes avec deux génétiques, une pour les racines, et une autre pour le reste, le cépage. Cela permet une bien plus grande adaptabilité. On peut choisir un cépage adapté au climat, et un porte-greffe (des racines) adapté au type de sol. En outre, le choix du porte-greffe permet aussi de contrôler la vigueur de la vigne en fonction du sol, ce que ne permet pas la plantation sans greffage. Dans ce cas, si les racines d'un cépage donné sont mal adaptées à un type de sol, il faut faire avec ou planter un autre cépage à cet endroit. Donc, dans un cas de figure idéal ou les racines d'un cépage sont bien adaptées au type de sol, et ce sous un climat qui sied bien au cépage, le Chili possède un avantage en ayant la possibilité de planter sans greffage. Mais hors de ce cadre idéal, il est désavantagé, surtout que le pays s'est concentré longtemps sur les cépages bordelais, ce qui enlève aussi de la capacité d'adaptation. Heureusement, on plante maintenant une bien plus grande variété de cépages au Chili, ce qui permettra de meilleurs mariages cépage/terroir dans des climats et des sols moins adaptés aux cépages bordelais. Pour l'instant toutefois, l'absence de greffage des vignes me semble un des facteurs pouvant expliquer la typicité chilienne.

Il y a aussi un autre facteur qui distingue beaucoup de terroirs chiliens, soit l'amplitude thermique très grande entre le jour et la nuit. Ce phénomène est surtout présent à proximité des Andes et sur le versant intérieur de la chaîne de montagnes côtières. Il peut y avoir des amplitudes thermiques allant jusqu'à 20 degrés Celcius entre le maximum le jour et le minimum la nuit. Cette particularité climatique a un impact important sur la physiologie des vignes et par conséquences sur la nature des raisins qui en sont issus. Cette présentation vidéo de Brian Croser explique très bien le phénomène et devrait être regardée par tout amateur de Cabernet Sauvignon. C'est vraiment très instructif. Dans une autre présentation vidéo M. Croser décrit le Cabernet chilien cultivé sur ses propres racines comme quelque chose d'unique qui peut rivaliser avec ce qui se fait de mieux ailleurs au monde. Il note aussi que l'arôme de cassis est un trait important qui définit ces vins. Finalement, il décrie aussi la matrice complexe de climats et de sols qu'offre le Chili et les nombreuses possibilités que cela permet.

Quand on voit quelqu'un de sérieux comme Brian Croser s'intéresser au Chili, quand on voit les efforts déployés pas une maison comme Santa Rita pour aller de l'avant et toujours mieux comprendre le potentiel vinicole de ce pays, il est frustrant de lire un texte empreint d'ignorance du sujet, comme celui de M. Benoît, qui a initié ma réaction. L'exemple de Brian Croser et Santa Rita est loin d'être unique. Les experts étrangers sont nombreux à être attirés par le Chili et il s'y fait un travail de développement très sérieux à l'instigation de producteurs qui refusent de s'asseoir sur leurs acquis. Le Chili avec sa matrice complexe de sols et de climats, ainsi que sa flexibilité unique quant au mode de plantation des vignes est un cas unique dans la viticulture mondiale. Il n'est donc pas surprenant que ses vins puissent être originaux, de grande qualité, et de plus en plus diversifiés.

jeudi 2 octobre 2014

Oubliez l'arôme de feuille de tomate et découvrez celui de cassis frais!

Désolé de revenir encore une fois sur ce sujet, mais j'ai finalement trouvé une référence importante qui permet de jeter une lumière nouvelle sur cette question d'arôme de feuille de tomate. Combien de fois, lors de dégustations de groupe où l'on discutait entre amateurs et qu'on me ramenait cette histoire d'arôme de plant ou de feuille de tomate à propos des rouges chiliens, je répliquais qu'il y avait méprise et que l'on confondait avec l'arôme du cassis frais. J'avais beau répéter que les rouges chiliens, en particulier ceux de Cabernet Sauvignon, étaient ceux qui de par le monde exprimaient l'arôme de cassis avec le plus d'intensité, je n'arrivais jamais à convaincre. J'étais pourtant convaincu que mon nez ne me trompait pas.

Des lectures récentes m'ont finalement permis de comprendre que j'avais raison, et que tout ce débat en est un de perception face au caractère de cassis très puissant de plusieurs rouges chiliens. Comme je l'ai déjà mentionné, l'arôme de cassis est généré dans le vin par une famille de molécules soufrées comprenant un groupement chimique appelé thiol (SH). Le thiol est l'analogue soufré de l'alcool (OH), où un atome de soufre remplace un atome d'oxygène. Toujours est-il que ces molécules soufrées sont bien connues pour être des arômes importants du cépage Sauvignon Blanc. Toutefois, leur rôle dans le vin rouge n'avait pas été expliqué jusqu'à très récemment. Le Sauvignon Blanc étant un des parents du Cabernet Sauvignon, il était fort probable que les mêmes molécules se retrouvent dans les vins qui en sont issus.

D'abord, la littérature abondante à propos des arômes variétaux du Sauvignon Blanc m'a permis d'apprendre que deux des molécules thiolées qui y sont associées peuvent être associées à l'arôme de feuille de tomate. La perception varie selon la concentration de la molécule et la palette aromatique spécifique d'un vin donné. Une étude sud-africaine très poussée sur le sujet s'est même servie de dégustateurs entraînés pour reconnaître des arômes en utilisant des vins aromatiquement neutres dans lequel on a fait macérer la source d'un arôme d'intérêt, comme la feuille et la tige de plant de tomate. Cette étude avec ces dégustateurs entraînés à détecter ces arômes a permis d'associer 3-Mercaptohexanol (3-MH) avec l'arôme de feuille et de tige de tomate (voir à la page 73 de ce livre très intéressant sur le Sauvignon Blanc). Il est toutefois intéressant de noter que le 3-MH est aussi responsable, selon la même étude, des arômes associés au pamplemousse, aux fruits de la passion, à la goyave mûre et verte. Il est aussi à noter que la feuille de tomate elle-même contient du 3-MH (page 22).

Le Sauvignon Blanc contient une autre molécule thiolée dont l'arôme peut être associé à la feuille de tomate selon le contexte et les concentrations. Il s'agit du 4-mercapto-4-methyl-2-pentanone (4-MMP). Vin Québec avait déjà référencé un article du magazine suisse Vitis qui indiquait que le 4-MMP pouvait être perçu selon les circonstances comme un arôme de feuille de tomate. Je n'ai pas retrouvé l'article original, mais ce lien confirme la chose, de même que cette autre référence. Toutefois, l'arôme avec lequel on associe le plus le 4-MMP dans le Sauvignon Blanc est celui du buis ou de l'urine de chat. Encore une fois, la perception de ces arômes est une question de concentration, de palette aromatique du vin, et bien sûr, de sensibilité du dégustateur aux différents arômes de la palette. Une sensibilité plus ou moins grande à certains arômes pourra altérer la nature des arômes perçus. La littérature en cette matière montre bien qu'il peut y avoir des effets synergiques entre certains arômes, et qu'au contraire, certains arômes peuvent en masquer d'autres. Cela permet de comprendre que le profil de sensibilité d'un dégustateur n'a pas qu'une application directe, par exemple, une insensibilité à un arôme donné pourra peut-être permettre d'en percevoir un autre qui aurait été masqué si le dégustateur avait été sensible au premier arôme.

Comme je l'ai déjà mentionné, la littérature sur les molécules aromatiques du Sauvignon Blanc est abondante et les premiers résultats de ces recherches remontent à une quinzaine d'années. J'avais déjà pas mal lu sur le sujet, mais il m'était difficile d'appliquer directement ces résultats obtenus sur des vins d'un cépage blanc à mon questionnement sur les rouges chiliens. Finalement, au-delà de mes perceptions sensorielles, cette question c'est éclaircie pour moi lorsque je suis tombé sur le résumé d'un article récent, publié en janvier 2014 par des chercheurs français et qui explique l'origine de l'arôme de cassis dans le vin rouge. Devinez quoi? La molécule responsable de l'arôme de cassis dans le vin rouge est le 4-MMP, supporté par le 3-MH, soit les deux molécules pouvant être associées à l'arôme de feuille de tomate dans le Sauvignon Blanc! Donc, mon nez ne m'avait pas trompé lorsque je disais à mes amis dégustateurs que cette histoire d'arôme de feuille de tomate était une confusion avec un arôme très puissant de cassis frais. Bien sûr, il peut y avoir des différences de perception entre dégustateurs, et il est vrai qu'il y a un profil aromatique propre à beaucoup de rouges chiliens issus de la vallée centrale et de cépages bordelais, mais n'en demeure pas moins que cette histoire québécoise de feuille de tomate associée systématiquement aux rouges du Chili est d'abord et avant tout une histoire de suggestion mentale. C'est un phénomène courant en dégustation de groupe et que j'ai souvent constaté. Il s'agit qu'un dégustateur nomme un arôme qu'il dit percevoir dans un vin donné pour que plusieurs autres dégustateurs du groupe se mettent à dire la même chose. Il semble qu'ici au Québec, Jacques Benoît, avec sa tribune privilégiée, a nommé une perception personnelle et que celle-ci ait été adoptée par plusieurs et que ce soit devenu une étiquette pour plusieurs à apposer aux rouges chiliens fortement marqués par l'arôme de cassis.

Il faut dire que le cassis frais est un fruit très difficile à trouver au Québec. Je lisais même un article, dernièrement, qui disait que la culture du cassis fut interdite aux États-Unis du début du XXe siècle jusqu'à tout récemment car cette plante pouvait transmettre des maladies mortelles pour le pin blanc. Dans le même article on a fait une dégustation comparative de Cabs en les notant sur 10 pour la puissance de l'arôme de cassis. Sans surprise c'est un Cab chilien de la vallée centrale, le "Casillero del Diablo" qui a terminé premier, avec la mention "blackcurrants on steroids". On y apprend aussi qu'à haute concentration, les molécules thiolées responsables de l'arôme de cassis peuvent être perçues par certains comme du caoutchouc brûlé. Il faut se rappeler que l'expression aromatique de ces molécules est reliée à leur concentration et à leur interaction avec d'autres molécules comme les pyrazines. Il faut aussi savoir que ces molécules thiolées, comme le 4-MMP, sont parmi les plus odoriférantes qui existent. Pour illustrer ce fait, sachez que 1 mg de 4-MMP est suffisant pour aromatiser 1 million de litre de vin. Donc, quand on parle de haute concentration aromatique pour ces molécules, on parle en même temps de concentrations infimes dans le vin. C'est d'ailleurs pourquoi elles ont été si difficiles à identifier dans le mélange moléculaire complexe qu'est le vin.

En conclusion, je dirais que l'arôme de cassis frais est assez méconnu au Québec, tout comme celui de bourgeon de cassis, car le fruit est difficile à trouver. Pour ma part j'ai grandi en sentant et en mangeant du cassis à différents stade de maturité. Mon père en avait planté à côté de la maison familiale. L'arôme de cassis frais est différent de celui des liqueurs et crèmes de cassis. Il y a bien sûr une similitude, mais l'arôme frais est inimitable. Finalement, il est à noter que l'oxydation du fameux groupement thiol des molécules comme le 3-MH, le 4-MMP, et d'autres, a pour effet d'annuler leur pouvoir aromatique. Elles deviennent, pour ainsi dire, aromatiquement muettes. C'est pourquoi tant de rouges chiliens âgés déculottent des amateurs de bordeaux à l'aveugle. L'âge, et l'oxydation qui vient avec, neutralisent graduellement le pouvoir aromatique des molécules thiolées qui donnent aux rouges chiliens ce caractère si puissant de cassis en jeunesse. Ainsi, avec le temps en bouteille, ces vins se rapprochent du profil de leurs contreparties bordelaises. Ça explique donc pourquoi les amateurs de bordeaux rouges passent à côté d'un trésor très abordable en ne mettant pas de rouges chiliens en cave. Le Chili est un pays d'extrêmes, et cela se reflète assez souvent dans ses vins.

lundi 29 septembre 2014

L'obssession de la feuille de tomate (2ième partie)


Petit retour sur un texte récent où je déplorais l'obsession québécoise d'associer l'arôme de feuille de tomate et les vins rouges chiliens. Une personnalité québécoise bien connue l'a sorti lors de la dégustation Cousino Macul dont j'ai traité dans mon article précédant. Toujours est-il qu'au fil de mes lectures sur les vins chiliens je cherche toujours une source hors du Québec qui associerait l'arôme de feuille de tomate avec un rouge du Chili. Manque de pot, je suis encore tombé sur une référence qui associe l'arôme de feuille de tomate à un vin de Sauvignon Blanc chilien de climat très frais. Il s'agit du Sauvignon Blanc, Outer limits, 2013, Zapallar, Aconcagua Costa, Vina Montes. Il est intéressant de comparer deux description de la palette aromatique de ce vin:


"It’s a powerful wine, with pungent aromas extracted from the skin for some seven months contact, with a mineral feeling, akin to a Sancerre, serious and austere, with gooseberries, tomato leaves, ending again mineral and saline. This is a superb Sauvignon Blanc."
MAGAZINE : WINE ADVOCATE

"Green pepper in a glass, joined by passion fruit, green tea, blackcurrant and camomile."
INTERNATIONAL WINE CHALLENGE


Là où un dégustateur perçoit des arômes de groseilles à maquereau et de feuilles de tomate, un autre y perçoit plutôt du poivron vert, du fruit de la passion, du thé vert, du cassis et de la camomille. Pour moi qui me tue à répéter que plusieurs au Québec confondent la combinaison cassis frais et poivron vert avec la feuille de tomate, disons que cet exemple est assez révélateur. Mais encore là, à l'étranger, l'arôme de feuille de tomate n'est perçu comme tel que dans des vins de Sauvignon Blanc. Pas dans des vins rouges. À noter que les arômes de cassis, de feuille de tomate, de fruits de la passion et de groseilles à maquereau sont tous issus de molécules comprenant un groupement soufré appelé thiol. Je reviendrai bientôt avec une troisième partie sur ce sujet.
















samedi 27 septembre 2014

Dégustation Cousino Macul

J'ai eu l'occasion récemment de participer à une dégustation des vins de la maison chilienne Cousino Macul menée par le président Arturo Cousino, accompagné de sa nièce Veronica. Cousino Macul est un des producteurs qui m'ont amené à aimer les vins du Chili. Le Cabernet Sauvignon, Antiguas Reservas, issu des vieux vignobles de Macul, fut un des premiers vins à avoir touché une corde sensible chez moi. Ce vin n'existe malheureusement plus aujourd'hui, le Cab, Antiguas Reservas, moderne étant maintenant issu d'un nouveau vignoble située à Buin, à l'autre extrémité de l'Alto Maipo. Le caractère de ce vin est donc maintenant bien différent de ce qu'il était dans les années 90. La dégustation le démontrait bien d'ailleurs, avec le Cab et le Merlot Antiguas Reservas issus de Buin et les cuvées Finis Terrae et Lota toujours élaborées avec des raisins venant des vieux vignobles de Macul. En dégustation comparative, le contraste entre les deux terroirs était frappant. Les cuvées Antiguas Reservas offrent deux vins ronds, au fruité mature et aux tanins veloutés, alors que le Finis Terrae et le Lota partagent ce caractère typique du terroir de Macul, avec un profil tout en finesse, des tanins soyeux et un boisé de haute qualité. Deux vins de haut niveau. Offert à la SAQ au prix de 40$, la cuvée Finis Terrae est une belle façon de découvrir le terroir de Macul et le haut potentiel qualitatif de ce producteur à un prix raisonnable. J'ai déjà commenté sur ce blogue le millésime 1989 du Cab, Antiguas Reservas. Il me reste encore les millésimes 1996, 1997 et 1999 de ce vin en cave et je ne suis pas pressé de les ouvrir. M. Cousino nous a dit qu'il vendait encore ces vins au domaine pour environ 20$ la bouteille.

Il y avait deux vins blancs en ouverture, un Chardonnay, 2012, de la gamme Antiguas Reservas et un Sauvignon Gris, 2013, nommé Isidora, dont j'ai déjà commenté le millésime 2012. Le Sauvignon Gris fut clairement mon préféré. Un vin très agréable montrant un profil original. En terminant, je vous invite à consulter le nouveau site "Dans mon verre" où il y a un autre compte-rendu de cette dégustation avec photos et plus de détails sur chaque vins

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dimanche 14 septembre 2014

PINOT NOIR, MAX RESERVA, 2012, ACONCAGUA COSTA, VINA ERRAZURIZ




Dans un texte précédant sur le projet Emperdado de Torres dans la région côtière de Maule, je référençais un article du "Drink Business" sur le sujet. toutefois, à la fin du texte on évoquait une autre région côtière du Chili où la culture du Pinot Noir retient l'attention. Il s'agit de l'Aconcagua Costa. J'avais parlé le printemps passé d'un excellent Chardonnay issu de cette région sous étiquette Arboleda. L'influence bourguignonne de ce vin était évidente, et l'article de "Drink Business" évoque un "Projet Bourgogne" chez Errazuriz, ainsi que l'embauche du consultant bourguignon Louis-Michel Liger-Belair. Ce n'est donc pas surprenant d'apprendre dans le même article que le Clos des Fous produit maintenant un vin de Pinot Noir dans cette région. Liger-Belair est un bon ami de Pedro Parra et François Massoc du Clos des Fous, et leur associé dans le projet Aristos. Tout se tient, et l'influence de ces précurseurs transpire maintenant chez des producteurs à plus fort volume comme le groupe Errazuriz/Chadwick. Le Chili est toujours en mutation et le mouvement vers les zones périphériques de climats plus frais se continue. Ce Pinot Noir est donc une belle façon de jauger les premiers résultats de cet effort pour produire au Chili une gamme plus large de vins de cépages et de styles variés. Ce Pinot Noir provient du vignoble côtier Manzanar, situé à 12 km de l'océan Pacifique. Le vin a été élevé en barriques de chêne français pour un an, 23% de bois neuf. Il titre à 13.5% d'alcool, pour un frais pH de 3.5 et est bien sec avec 2.83 g/L de sucres résiduels.

La robe est de teinte rubis translucide. Le nez exhale une palette d'arômes dominée par la cerise et la fraise, complétée par un léger aspect terreux et une touche doucement épicée évoquant la muscade. Un nez très agréable, avec des arômes de belle qualité, même s'il n'est pas le plus complexe à ce stade précoce. En bouche on retrouve un vin frais et équilibré aux saveurs intenses de très belle qualité. Une petite dose d'amertume vient balancer la douceur du fruit. Les tanins sont fins et discrets, tellement qu'on se rapproche en milieu de bouche de la sensation d'un vin blanc gras et concentré. La finale voit l'intensité des saveurs monter d'un cran et persister un long moment par la suite.

J'ai bien aimé ce vin pour son équilibre, sa fraîcheur et le bon niveau de matière qu'il présente, tout en restant facile à boire. Il est fidèle à l'idée que je me fais d'un vin propre et peu boisé de ce cépage. Ce qui ressort c'est justement le Pinot Noir et la fraîcheur du terroir d'où il est issu. Le vin est offert au prix régulier de 19.95$ à la SAQ. À ce prix peu de vin de ce cépage atteignent ce niveau de qualité, de plus, le vin est offert à la SAQ Dépôt et peut être acheté à la caisse en tout temps pour la somme de 17$, ce qui en fait une aubaine carrément imbattable. Ce vin est un superbe ajout à la gamme Max Reserva et montre que Errazuriz est un producteur hautement qualitatif à l'esprit pionnier.


samedi 13 septembre 2014

Une décennie de vin sur internet


Je m'intéresse plus sérieusement au monde du vin depuis une quinzaine d'années, mais pour une raison qui m'est très personnelle, je me souviens très bien que c'est en août 2004 que je m'étais inscrit sur le défunt forum Crus & Saveurs et que j'y avais fait ma première intervention. Le moins que l'on puisse dire c'est qu'en 10 ans les choses ont bien changé au Québec dans le petit monde virtuel du vin. Personnellement, j'ai une certaine nostalgie de ce temps, Crus & Saveurs était un forum sans modération, un véritable Far-West virtuel, mais il s'y échangeait beaucoup d'idées et c'était très vivant, malgré les nombreux dérapages. Aujourd'hui, plus rien ne dépasse, plus rien ne dérape, mais on sent très peu de passion pour le vin. Chacun est dans sa petite case et on discute de nuances, poliment, entre gens du même avis.

Je suppose qu'après le tourbillon du départ, cette sédimentation était inévitable. À quoi bon refaire les mêmes débats sans issues? N'empêche que c'est rendu plate de lire à propos du vin sur la toile québécoise. Sur Crus & Saveurs personne ne convainquait vraiment l'autre, mais il y avait le choc des idées et c'était intéressant à lire. On sentait de la passion pour le vin. Aujourd'hui, il y a les chroniqueurs-vin établis, dans leur tour d'ivoire, qui n'interagissent pas avec leurs lecteurs. Il y a deux forums consensuels où il est tacitement interdit de vraiment débattre, et il y a des bêtes comme moi qui se sont enfermées par dépit dans la cage du blogue personnel. Bienvenue au zoo...

mardi 9 septembre 2014

L'obssession de la feuille de tomate

Dans une petite montée de lait récente je m'insurgeais contre des propos de Claude Langlois, du Journal de Montréal, voulant qu'il était difficile de trouver un vin chilien qui n'était pas bretté. Celui-ci rajoutait qu'en plus d'être brettés, la plupart d'entre eux sentaient la feuille de tomate. Avec ironie j'avais noté que pour dire ça c'est qu'il devait avoir trop dégusté avec Jacques Benoît de La Presse. Voilà qu'aujourd'hui le père Benoît y va d'une autre crise virulente de feuille de tomate dans La Presse. Le tout doublé d'un autre accès de francocentrisme.

Vraiment, l'incompétence à propos des vins du Chili des chroniqueurs-vin québécois en fin de carrière est consternante. Ils ont passé leur vie à boire et aimer essentiellement du vin français et semblent être incapables d'ouvrir leurs horizons à autre chose. L'ignorance de Jacques Benoît par rapport aux vins du Chili est gênante. Quand on connaît si mal un sujet, on devrait s'abstenir d'en parler. J'ai fait une recherche sur internet, en français, en anglais et en espagnol avec les mots clés, vin, Chili, feuille de tomate ou plant de tomate. Le seul endroit où on parle des rouges du Chili et de feuilles de tomates, c'est en français et au Québec. C'est compréhensible, cette idée a été énoncée ici il y a longtemps par M. Benoît, qui ne peut parler des rouges du Chili sans ramener les feuilles de tomates à chaque fois, et quand je dis à chaque fois c'est bel et bien à chaque fois. Même quand il ne perçoit pas de feuille de tomate dans un vin chilien, il doit le mentionner et souligner son étonnement. Vraiment navrant.

En anglais on parle de "tomato leaf" pour décrire certains vins blancs de Sauvignon Blanc, du Chili ou d'ailleurs. Même chose en espagnol avec "hoja de tomate". En anglais et en espagnol on associe donc la feuille de tomate aux vins blancs d'un seul cépage. Le Sauvignon Blanc. Pourtant, M. Benoît nous dit dans son article n'avoir jamais rencontré ce "défaut" dans un blanc chilien. Il est sur ce sujet aux antipodes du reste de la planète. Comprenez-moi bien. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de vins rouges chiliens avec des notes de verdeur ou autre caractère végétal. Il y en a au Chili, et il y en a ailleurs. Ceci dit, il ne faut pas virer fou avec ça, en faire une fixation et tout confondre. Si M. Benoît s'excitait et voyait un défaut face à chaque vin de Bordeaux ou de la Loire qui présente des arômes de poivron vert, il n'aurait pas fini d'écrire. Depuis quand les notes végétales ou de verdeur sont-elles systématiquement mauvaises dans le vin rouge? Comme bien des choses c'est une question de dosage et de goût. Il faut aussi savoir de quoi on parle. En réalité, ce que M. Benoît appelle feuille de tomate est limité, selon mon expérience, à certains vins de cépages bordelais, en particulier de Cabernet Sauvignon. Je n'ai jamais rencontré ces arômes dans un Pinot ou une Syrah, même chose pour le poivron vert, au Chili, en France ou ailleurs. Toujours est-il que le Cabernet chilien a la particularité de présenter des arômes de cassis frais souvent très prononcés, surtout en prime jeunesse. Hors, l'arôme de cassis est une molécule soufrée, un thiol, tout comme le bourgeon de cassis, le groseille et c'est aussi le cas de la molécule qu'on associe à la feuille de tomate dans le Sauvignon Blanc. Ce sont des arômes de la même famille qui présentent des similarités. L'arôme de cassis frais a la particularité de présenter une composante à la fois fruitée et végétale. Goûtez et sentez du cassis frais et vous allez comprendre ce que je veux dire. Même dans le cassis bien mûr, il reste un certain niveau de la molécule qui donne le côté végétal au bourgeon de cassis.

J'ignore si l'odorat de M. Benoît montre un profil de sensibilité qui occulte l'aspect fruité de ce cassis pour ne percevoir que l'aspect végétal. C'est possible. Chaque personne possède une sensibilité olfactive qui lui est propre. Ceci dit, une chose est sûre, avec sa fixation sur la feuille de tomate, et la détestation qu'il en a, il est un cas à part, bien qu'il ait fait des disciples au Québec. Il y a eu au Royaume-Uni une controverse il y quelques années à propos des vins sud-africains. Une chroniqueuse-vin pour le Times de Londres, Jane MacQuitty, avait décrété que la moitié des rouges de ce pays étaient affectés par un arôme de caoutchouc brûlé. Cela avait fait assez de bruit, et une simple recherche Google permet de trouver de très nombreuses références sur le sujet. Bien sûr, les producteurs sud-africains furent offusqués des propos de Jane MacQuitty et les avis sur la réalité du problème étaient partagés. Peut-être y avait-il un problème. Je n'ai pas assez d'expérience avec les rouges d'Afrique du Sud pour porter un jugement valide sur le sujet, mais dans ma courte expérience des vins de ce pays je n'ai jamais noté ce problème. Ceci dit, même si problème il y avait, ou il y a toujours, il est clair que ça ne touchait pas la moitié des vins rouges d'Afrique du Sud.

Pour revenir au Québec et à la fixation de Jacques Benoît. Il est clair que celui-ci, probablement par ignorance, y va d'une délirante généralisation. Il a frappé un vin chilien très vert un jour et ça l'a marqué. Aussi, l'exemple du supposé caoutchouc brûlé sud-africain est éloquent. S'il y a eu une telle controverse à ce propos. Quelqu'un pourrait-il m'expliquer pourquoi il n'y en a pas à propos de la feuille de tomate et des rouges chiliens. Si cela est si répandu et si abominable, pourquoi n'y a-t-il qu'au Québec où l'on parle de ce supposé terrible phénomène? L'odorat des gens hors Québec serait-il systématiquement insensible à cet arôme? Bien sûr que non. Les rouges chiliens sont souvent distinctifs, c'est vrai, mais en même temps la variété de styles n'a jamais été aussi grande. Ramener cette histoire de feuille de tomate à chaque fois qu'on parle des vins de ce pays est totalement aberrant. Surtout quand on écrit dans un grand quotidien comme La Presse. Personnellement, comme amateur des vins de ce pays, et blogueur qui tente de mieux les faire connaître, je trouve ça très frustrant. On peut ne pas aimer un vin donné et l'écrire en expliquant pourquoi, mais revenir systématiquement avec une idée qui n'est documentée nulle part ailleurs dans le monde est vraiment absurde. J'ai rencontré plusieurs chiliens au cours des dernières années lors des dégustations annuelles de Vins du Chili. J'ai vu les efforts investis pour tenter de faire connaître, comprendre et aimer les vins de ce pays. Dans ce contexte, c'est vraiment frustrant de voir le doyen des chroniqueurs-vin au Québec, un homme avec une tribune importante et influente, annihiler une partie de ces efforts en répétant ad nauseam une idée fixe au lieu de parler de la véritable réalité de la scène vinicole très dynamique de ce pays.

samedi 6 septembre 2014

Projet Empedrado : Le défi terroir de Torres au Chili





Pour souligner les cinq ans d'existence de ce blogue, je me suis dit que ça vaudrait la peine de pondre un article avec un peu de substance... Ils furent rares dernièrement.

Dans le monde du vin on parle beaucoup de terroir. Les producteurs expliquent les qualités de leurs vins avec ce mot. C'est un mot qui à force d'être utilisé pour tout expliquer en est venu à perdre un peu de son sens. On l'emploie tellement que c'est presque devenu un automatisme. Qui dit vin dit terroir, et il ne peut y avoir de vin sans terroir approprié. Dans la tradition européenne, les cépages semblent tellement liés aux terroirs, qu'on ne pourrait imaginer qu'il puisse en être autrement. Des décennies, voire des siècles, d'essais et erreurs ont permis de savoir quels cépages convenaient le mieux à une zone géographique donnée et à son climat. Toutefois, dans les pays du Nouveau-Monde, la donne est bien différente. Il reste encore beaucoup de zones inexplorées pour la viticulture et il peut être hasardeux de s'y lancer. Le processus de compréhension du lieu peut parfois donner des résultats surprenants qui montrent bien que le concept de terroir est complexe.

Le cas du projet Empedrado, initié par la maison Torres au Chili au début du millénaire, montre bien que lorsque l'on se lance dans un projet impliquant autant de variables, le résultat peut différer de ce qui était projeté au départ, surtout si on néglige d'accumuler suffisament de données à propos d'un critère essentiel, la température du lieu. Torres a lancé ce projet avec un critère primordial, trouver un lieu au Chili avec un sol d'ardoise similaire à celui du Priorat en Espagne. Le but étant de faire au Chili des vins dans le style de ceux du Priorat, en y plantant les mêmes cépages (Tempranillo, Grenache, Carignan). Après bien des recherches, Torres a trouvé son sol d'ardoise dans une région forestière de la vallée de Maule, proche de la côte de Pacifique. La vallée de Maule est très vaste, c'est la région qui produit le plus de vin au Chili, mais on y produisait du vin que dans les zones intérieures plus chaudes, moins accidentées et plus fertiles. Donc, cette partie montagneuse, couverte de forêts et située non loin de la côte du Pacifique n'avait jamais vu un plant de vigne. Vouloir y créer un grand vignoble relevait donc de l'entreprise aventureuse, surtout si on avait négligé au départ de bien connaître le climat qui prévaut dans cette zone. Il a fallu déboiser, aménager des terrasses à flanc de collines et créer des réservoirs pour recueillir l'eau de pluie nécessaire à l'irrigation. Tout cela avant d'avoir planté le premier plant de vigne. Lors d'essais initiaux, pas moins de 15 cépages noirs ont été testés. Des plants adultes ont été plantés pour accélérer le processus, et les résultats furent désastreux. À part le Merlot, aucun des cépages choisis ne pouvait atteindre sa pleine maturité à cause d'un climat trop frais.

J'ai lu pour la première fois à propos de ce projet en 2007, dans le livre "Wines of Chile" du britannique Peter Richards. Le projet semblait alors emballant. Toutefois, bien que j'aie gardé l’œil ouvert depuis pour voir les premier vins de ce projet arriver sur le marché, il n'y avait rien à signaler. Pas de nouvelles du projet Empedrado et de ses vins. Je croyais donc que le projet avait été abandonné, probablement trop compliqué, avec des résultats peut-être décevants. Toujours est-il qu'il y a quelques jours je suis tombé sur un article du magazine britannique "Drink Business" portant sur le développement du Pinot Noir dans la région côtière de Maule, et c'est là que j'ai finalement su ce qu'il advenait de cet ambitieux projet. Fini le Priorat, bienvenue la Bourgogne. À la lumière des tests de plantation qui furent effectués, Torres s'est aperçu que bien que le sol soit similaire à celui du Priorat, le climat était trop frais pour les cépages méditerranéens et que le cépage qui convenait le mieux à ce climat était le Pinot Noir. 30 hectares de ce cépage sont maintenant plantés sur ce site à 24 km de l'océan. Les vignobles sont en terrasses, le rendement des vignes est faible, et dans cette forêt sauvage elles doivent être protégées des oiseaux et des lapins par des filets. Probablement que les 30 hectares de vignes ne sont pas pleinement en production pour le moment car seulement 200 caisses du premier millésime seront relâchées l'an prochain à un prix élevé, plus cher que le vin de Pinot le plus cher du Chili, le Ocio de Cono Sur (65$). Il faut croire que la qualité est déjà au rendez-vous.

À mon sens, ce projet Empredado montre bien la difficulté de développer des territoires complètement nouveaux pour la viticulture. Il y a beaucoup de variables et les idées pré-conçues et le manque de données préalables peuvent ralentir les choses. Il aura fallu 15 ans à Torres entre l'identification du site, et la production de la première cuvée commerciale. Ce sont les sols d'ardoise qui ont conduit Torres dans ce lieu sauvage, probablement que sans ce sol particulier il ne se serait pas aventuré à développer un vignoble à cet endroit. Au final il y fera des vins de Pinot Noir de style européen. Peut-être que si le Priorat avait un climat plus frais on y produirait aussi des vins de Pinot Noir de haute qualité. Pour Torres, malgré que cela ait pris 15 ans, ce n'est que le début de l'histoire. Les vignes sont encore très jeunes et seul le temps donnera la réelle mesure du potentiel de ce vignoble improbable. Ceci dit, à ce stade, cette histoire semble montrer que le climat est le facteur le plus déterminant du terroir. La nature du sol joue certainement un rôle, mais il ne pourra jamais compenser pour un climat inapproprié pour certains cépages. Pour le reste, et bien il est clair que le Pinot Noir est l'objet de beaucoup d'intérêt et de travaux de développement actuellement au Chili, et ce sur une gamme très variée de terroirs. Ce qui veut dire que le pays, à terme, pourra offrir une belle variété de styles. Du plus léger au plus puissant.

lundi 1 septembre 2014

SYRAH, MAX RESERVA, 2012, ACONCAGUA, VINA ERRAZURIZ





Plus de trois mois depuis le dernier compte rendu de dégustation sur ce blogue. Désolé, j'ai bu très peu de nouveautés dernièrement, et je n'ai pas eu l'envie de revenir frapper sur le clou du rouge chilien de 10 ans qui a magnifiquement évolué. Ceci dit, avec cette Syrah, je reviens avec un producteur et une gamme de vins à propos de laquelle j'ai souvent écrit. Il y a de quoi, Errazuriz demeure un des grands producteurs chiliens, et cette gamme « Max Reserva » une des plus solides. La seule chose que je n'aime pas de cette gamme de vins, c'est son nom. Il ne rend pas justice au sérieux des vins de cette gamme et à leur incroyable potentiel de garde. L'ancien nom, qui remonte aux années 90, « Reserva Domaine Don Maximiano » reflétait bien mieux la classe de ces vins, même si aujourd'hui il serait inapproprié car les vins de cette gamme proviennent de plusieurs vignobles dans la vallée d'Aconcagua, et non plus seulement des vignobles autour du domaine original. Pour preuve, cette Syrah, 2012, contient maintenant une portion de fruits qui proviennent du vignoble côtier de Manzanar, situé à seulement 12 km de la côte de l'océan Pacifique. Ce nouveau vignoble de climat frais a été planté en 2006, alors que la Syrah venant des vignobles de climat plus chaud, près du domaine, à l'intérieur des terres, a été plantée dans les années 90. Ce vin est donc un monocépage, mais aussi un assemblage, en ce sens qu'il combine des raisins venant de différents terroirs. Il a heureusement été élaboré avec un usage très modéré de bois neuf, puisque seulement 10% du vin a été élevé en barrique neuves de chêne français. Il titre à 14% d'alcool, pour un pH de 3.62, et est bien sec avec 2.51 g/L de sucres résiduels.

La robe est sombre et éclatante. Le nez est d'expression modérée et déploie d'agréables arômes de fruits rouges et noirs amalgamés à un beau côté floral et épicé, ainsi qu'à une très légère pointe chocolatée. Superbe nez de jeune vin qu'on souhaiterait un tantinet plus expressif tellement la combinaison d'arômes qu'il dégage est plaisante. En bouche, l'attaque fraîche est menée par un fruité intense de superbe qualité qui s'appuie sur une juste dose d'amertume. Cela contribue à l'impression d'équilibre qui se dégage de ce vin qui allie vivacité, souplesse et bonne concentration de saveurs. L'ensemble est compact sur une trame tannique raffinée. La finale est longue et harmonieuse.

Très beau vin aux justes proportions, sans excès et sans lacunes. Un vin à la fois charmeur et sérieux. Un bel exemple de l'idée que je me fais des bons rouges chiliens de type Reserva qui misent d'abord et avant tout sur l'équilibre et la qualité aromatique. Ceci dit, il est rare dans cette gamme de prix de trouver un vin qui marie aussi bien l'impression de légèreté à un niveau de concentration supérieur. Je parle de légèreté pour évoquer l'absence de lourdeur, cela n'a bien sûr rien à voir avec la dilution que peuvent présenter certains vins qualifiés de légers. Dans ce cas-ci, la concentration se révèle dans l'intensité et la longueur des saveurs. Bien sûr, ça n'atteint pas le niveau de concentration et de densité de certaines cuvées de luxe, ce n'est pas aussi impressionnant de ce point de vue, mais un vin comme cette Syrah est beaucoup plus facile à boire. C'est une question de choix stylistique, de choix d'équilibre. Dans ce cas-ci le choix implique que plus n'égale pas nécessairement mieux, que la sobriété et la modération peuvent aussi avoir leur charme, en autant que la qualité de la matière soit au rendez-vous. J'ai bu ce vin sur une période de trois jours, et il était aussi bon le troisième jour que lors du premier. Son potentiel de garde m'apparaît évident, surtout que les preuves des rouges de cette gamme ne sont plus à faire en en ce qui a trait à la garde. Offert au prix régulier de 19.20$, c'est un superbe RQP, surtout qu'il est très facile de se le procurer en promotion. Disponible à la caisse à la SAQ Dépôt à 15% de rabais en tout temps (16.32$ la bouteille). À ce prix, il devient carrément imbattable.

dimanche 31 août 2014

Bretts et incompétence...

Ben oui. Les bretts. Je reviens encore sur ce sujet car l'ignorance à leur propos me jette souvent par terre. Combien de dégustateurs aie-je côtoyés et qui ne savaient pas les reconnaître dans un vin? Qu'on y soit peu sensible, ou carrément insensible, je peux comprendre, mais dans ce cas on devrait s'abstenir d'en parler. C'est le cas de Claude Langlois du Journal de Montréal. Je m'étais déjà attardé sur son cas, et voilà que quatre ans plus tard je tombe de nouveau sur ce commentaire d'une ignorance on ne peut plus crasse. En parlant d'un vin chilien, M. Langlois nous ramène la fausseté voulant qu'à peu près tous les vins de ce pays seraient "brettés". Rien n'est plus loin de la vérité. Face à un tel aveuglement olfactif, on comprend pourquoi il peut s'extasier devant bon nombre de vins européens réputés qui eux sont réellement "brettés".

La plupart des vins chiliens sont filtrés et bien stabilisés pour l'exportation. Le courant naturaliste y est encore très faible, et partant, les vins touchés par le caractère phénolé des bretts très rares. Il est donc ironique que M. Langlois ait choisi un vin issu de ce courant, le Cab, 2011, du Clos des Fous, pour nous dire qu'il avait enfin trouvé un vin chilien non bretté. En plus il nous ramène le cliché de la feuille de tomate. Il est clair qu'il a trop dégusté avec son collègue de La Presse, Jacques Benoît.

Le francocentrisme en matière de vin, passe toujours, on est habitué au Québec, l'amour des vins brettés en toute connaissance de cause, ça aussi on est habitué, mais l'ignorance et l'incompétence de la part d'un chroniqueur qui se veut professionnel, ça, à mes yeux, c'est inacceptable. On attend encore un chroniqueur-vin au Québec qui aura l'ouverture d'esprit et la compétence pour parler des vins du monde entier de manière neutre, sans a priori et sans idéologie. On peut toujours espérer...

vendredi 22 août 2014

Le Chili devrait-il devenir le premier pays totalement bio?

Je bois peu de vin depuis quelques mois, et ceux que je bois ont souvent déjà été commentés sur ce blogue, ce qui explique en partie le faible niveau d'activité ici dernièrement. Ceci dit, je continue de lire à propos du vin et en particulier à propos de mon pays de prédilection, le Chili. Au fil de mes lectures je suis tombé sur quelques idées et nouvelles intéressantes. Une idée qui a particulièrement retenu mon attention, est celle du winemaker de Casas del Bosque, Grant Phelps. Ce néo-zélandais d'origine qui œuvre dans la région de Casablanca a suggéré dans  une entrevue que le Chili devrait devenir le premier pays dont l'offre de vins serait 100% bio. J'ai trouvé l'idée très intéressante pour ce pays qui malgré ses efforts et la qualité de ses vins continue de souffrir d'un problème d'image. Comme le dit Phelps, le Chili est un pays où il est facile d'être bio à cause de l'absence de pluie durant la saison végétative. Beaucoup de producteurs sont déjà bio, ou presque bio, certains refusant la lourdeur et le coût reliés à la certification. Ça peut être compréhensible d'un point de vue individuel, car l'avantage de la certification bio n'est pas évident si on tient compte des coûts supplémentaires qui y sont associés. Toutefois, si tout le pays s'y mettait, l'impact positif sur l'image du Chili comme producteur pourrait être considérable. Même si le mouvement n'était pas total, le Chili pourrait tout de même jouer cette carte si le mouvement était très vaste. Avec un taux de producteurs bio de 70-80%, le Chili vinicole pourrait se présenter comme le pays bio par excellence.

Autant je suis en désaccord avec la biodynamie pour son côté ésotérique, ou avec le mouvement des vins dits naturels pour son angélisme, autant je pense que l'agriculture biologique est souhaitable, lorsqu'elle est possible. Même si je suis de ceux qui pensent que l'usage raisonné des pesticides, lorsque vraiment nécessaire, permet de produire de meilleurs vins, un pays comme le Chili, où les pesticides sont rarement nécessaires, devrait faire l'effort de ne pas les utiliser. Ce serait vraiment une belle façon de rehausser son image en tournant pour une fois les perceptions à son avantage. Juste avec cette idée en tête, plusieurs aborderaient les vins du Chili d'une manière plus positive. Ceci dit, le Chili demeure un pays assez conservateur, et ils serait surprenant qu'il puisse y avoir la solidarité nécessaire pour concrétiser un tel mouvement.



dimanche 15 juin 2014

Mes obsessions

Le mot obsession est peut-être un peu fort, mais depuis que je m'intéresse au monde du vin, il y a quelques thèmes qui se sont imposés à moi. Bien sûr il y a le Chili et le potentiel de garde de ses vins rouges. Il y a aussi le tabou des bretts. Mais mon leitmotiv demeure le rapport qualité/prix et l'influence de l'étiquette sur l'appréciation de ce fameux RQP, d'où mon intérêt pour la dégustation à l'aveugle. À ce propos, je suis tombé aujourd'hui sur un texte intéressant et très honnête de la part du blogueur britannique Jamie Goode. Il y traite de la difficulté de bien évaluer des vins très chers et renommés, car ces vins sont très rarement dégustés dans un contexte de dégustation en pure aveugle. Les producteurs de ces vins ne veulent pas voir leurs vins soumis à cet exercice, et les acheteurs de ces vins seront très peu enclins à les boire dans un contexte aveugle. À quoi bon payer très cher pour ces vins si c'est pour ne pas savoir que c'est ce que l'on boit?

Le résultat de ce phénomène c'est que les vins très chers sont presque toujours dégustés dans un contexte où le poids de leur étiquette est là pour les supporter. Les dégustateurs seront forcément sous influence. Difficile de rester psychologiquement neutre face au renforcement positif de l'étiquette et du contexte souvent cérémonial, surtout pour des amateurs passionnés qui rêvent des grands noms et ont rarement accès à de tels vins. En ce qui me concerne, c'est un problème qui m'est passablement étranger, puisque le prestige est un aspect du monde du vin qui ne m'attire pas. Ceci dit, je pense que la logique d'induction psychologique positive qui s'applique aux vins chers et renommés s'étend de manière inversée aux vins sans prestige de prix modérés. À étiquette découverte, certains de ces vins, qui sont très bons, seront sous-évalués car l'étiquette et le prix envoient le message au dégustateur qu'une telle qualité n'est pas possible dans ce contexte. C'est ce que j'appelle l'effet Veblen inversé. D'un côté ou de l'autre, il est très difficile d'échapper à l'influence psychologique du prix et de l'étiquette d'un vin.


lundi 26 mai 2014

Les Bretts conte-attaquent!!!

Une des raisons pour lesquelles l'amateur de vin que je suis a trouvé refuge au Chili repose sur le fait que ce pays est relativement à l'abri du fléau que représente les levures Brettanomyces dans le monde du vin se voulant de qualité. Malheureusement, la faible prévalence de l'influence ces levures sur le profil des vins chiliens ne relèvent pas d'une protection globale et inexpliquée, comme dans le cas du phylloxéra. Non. Les vins chiliens sont moins touchés par cette plaie à cause des pratiques œnologiques plus rigoureuses des producteurs chiliens qui visent à produire des vins stables et propres pour les marchés d'exportation. Il y a donc très peu de laisser-aller au chai car on sait que la nature n'est pas toujours bienveillante. Ceci dit, l'influence européenne "naturalisante" se fait de plus en plus sentir au Chili et des producteurs commencent à imiter les pratiques ésotériques issues de l'Europe selon lesquelles la nature est supposée toujours régler les choses pour le mieux. Bien sûr, la réalité est toute autre...

Ce week-end, j'ai ouvert un vin d'un de ces chiliens, Alvaro Espinoza, qui s'est laissé tenté par le mirage de la biodynamie et de la nature bienveillante. J'ai ouvert ma dernière bouteille de Kuyen 2006 et quelle ne fut pas ma déception de découvrir une bombe brettée. Le vin était dominé tant au nez qu'en bouche par le caractère hideux du 4-ethyl phénol. Ça masquait tout le reste du vin. Plus d'identité, oubliez la notion de terroir ou de cépage. C'était l'empire des Bretts. Quel dommage. Heureusement, c'était ma dernière bouteille. J'avais bu les trois autres en prime jeunesse, car dès l'achat le vin montrait un aspect évolué prématuré, mais pas de traces phénolées. Je me suis rappelé avoir écrit un CR à son sujet sur FDV en août 2009, deux semaines avant la création de ce blogue. En me relisant, je n'ai pu m'empêcher de penser que j'avais assez bien perçu le danger relié à ce vin. En jeunesse il n'était pas marqué par l'action des bretts, mais sa méthode d'élaboration, avec très peu de sulfites et sans filtration, a permis à ces levures de rester vivantes en bouteille, et malgré une garde en cave passive, ces levures ont pu agir en bouteille pendant cinq ans pour finalement gâcher totalement ce vin. Tous les amateurs de vins à risque devraient impérativement les garder dans une cave à 10-12 dégrés Celcius. C'est la seule façon de ralentir l'action de ces levures vivantes en bouteille, mais ça ralentit aussi l'évolution du vin. À moins bien sûr de se régaler des arômes et des goûts phénolés, ou d'y être insensible.

Il me reste quelques bouteilles de Antyial 2005, et de Kuyen 2007, de ce même Alvaro Espinoza. Je ne vais pas attendre très longtemps pour vérifier si elles sont toujours intègres. Je salue l'émergence de petits petits producteurs artisanaux au Chili, mais il ne faudrait pas qu'ils tombent dans le travers des vins instables si courants chez les minimalistes européens. Alvaro Espinoza dit suivre le mode de production biodynamique pour mieux refléter le terroir d'où sont issus ses vins. Je regrette. Un vin dominé par les arômes et les saveurs phénolés est l'antithèse du vin de terroir. Les bretts produisent du 4-ethyl phénol peu importe le terroir et le cépage. Le meilleur exemple d'un vin mondialisé, c'est un vin bretté. Ça goûte la même chose peu importe l'origine.


 

samedi 17 mai 2014

CHARDONNAY, 2011, ACONCAGUA COSTA, VINA ARBOLEDA




Le mouvement chilien vers la côte a commencé réellement avec le développement de la région de San Antonio, qui est en fait le prolongement de la région de Maipo, mais au delà de la chaîne de montagnes côtière. Il y a aussi Casa Silva qui a fait la même chose, plus au sud, en développant un vignoble côtier dans le prolongement de la région de Colchagua. Plus au nord, le groupe Errazuriz a fait la même chose en développant la partie côtière et fraîche de la vallée d'Aconcagua. Ce qui fait que l'appellation Aconcagua Costa désigne des vins issus d'un climat frais qui n'ont rien à voir avec les vins de climat chaud désignés par la simple appellation Aconcagua. Vina Arboleda est le projet de "boutique winery" de Eduardo Chadwick, l'homme derrière Errazuriz. Le vignoble Chilué d'où est issu ce Chardonnay a été planté en 2005 à 12 km de l'océan Pacifique. La vendange est manuelle, les grappes entières sont pressées et la fermentation alcoolique a lieu avec les levures indigènes en barriques de chêne français dont 10% sont neuves. Le vin est élevé sur lies pendant huit mois et 60% du liquide complète la fermentation malolactique. Le vin titre à 13.5% d'alcool, pour un pH bien vif de 3.25 et 3.36 g/l de sucres résiduels. Le producteur évoque un potentiel de garde "abondant", sans préciser de nombre d'années, ce qui est un peu normal compte tenu de la nouveauté du vignoble.

La robe est de teinte légèrement dorée. Le nez ne laisse pas de doute sur le cépage et la nature du terroir à l'origine du vin. Ça sent le Chardo de climat frais où les fruits peuvent atteindre une bonne maturité. On y retrouve des arômes de pêche, de lime, d'orange et de roche mouillée, complétés par de légères notes florales et beurrées. Très beau nez aux arômes de grande qualité. Cette impression de qualité se transmet en bouche où la palette de saveurs est un reflet fidèle du profil olfactif. Le vin montre un bel équilibre entre le gras et l'acidité, le tout complété par une fine touche d'amertume. Le milieu de bouche montre une bonne concentration de saveurs sur un volume contenu. La finale est harmonieuse et montre une très bonne longueur.

J'ai adoré ce vin au profil classique et raffiné. Il est clair que la carte jouée n'est pas celle de la très grande concentration de matière. On a plutôt opté pour l'équilibre et la finesse, qui, combinés, donnent un vin offrant beaucoup de plaisir. Les proportions de ce vin me font penser à celle des rouges chiliens de type Reserva après 10 ans de garde. Des vins modérés, équilibrés, faciles à boire, jouant la carte de la finesse aromatique et de la qualité des saveurs. En fait, des vins qui sont l'opposé du préjugé Nouveau-Monde, sans être des calques parfaits des classiques européens. Ceci dit, les affinités bourguignonnes de ce vin sont évidentes. On est loin du Chardonnay quelconque de Casablanca aux odeurs de maïs en grains. Ce vin de Arboleda est un bel exemple pour illustrer les progrès stylistique et qualitatif que permettent les nouveaux terroirs frais du Chili avec ce cépage. Après la dégustation de ce vin, je comprends le succès qu'a connu le Chardonnay, Wild, Ferment, 2011, Aconcagua Costa, Errazuriz, lors d'une dégustation à l'aveugle tenue sur le forum Fouduvin. Finalement, au prix demandé de 20$ à la SAQ pour ce vin, il se qualifie probablement pour le titre de meilleur RQP en Chardonnay. Je ne connais pas de vins de ce cépage qui offrent un tel style et un tel raffinement pour un tel prix. Ce vin n'a rien à envier à beaucoup de vins de ce cépage vendus beaucoup plus chers. Si votre bonheur ne dépend pas de la présence du mot Bourgogne sur l'étiquette, et qu'il peut supporter le mot Chili, ce vin est une superbe possibilité pour jouir des vertus de ce cépage à prix très abordable. Je vais en racheter demain en promo à 17$ la bouteille!